Conférence de Cécile Renouard le 29/11/16 à l’École de Management de Strasbourg

Conférence de Cécile Renouard le 29/11/16 à l’École de Management de Strasbourg

« Éthique et économie :

la contribution des religions »

Cécile Renouard. Philosophe, directrice du programme de recherche CODEV « Entreprises et Développement » à l’ESSEC, professeur d’éthique sociale et de philosophie politique au Centre Sèvres, donnait une conférence le 29/11/2016 organisée par Decere à l’École de Management de Strasbourg. Trouvez ci-dessous l’essentiel de son propos.

[…] En marge de la COP 21 à Paris et de la COP 22 à Marrakech s’est tenu « le Sommet des Consciences » (http://www.whydoicare.org/fr), manifestations destinées à favoriser la rencontre de leaders politiques et de leaders des traditions spirituelles de l’humanité pour mettre au cœur de la réflexion collective, sur la lutte contre le changement climatique, les ressources portées par nos traditions religieuses et spirituelles. Ce sommet est une initiative qui peut paraître très symbolique mais elle dit quelque chose de la reconnaissance – par de plus en plus de dirigeants aujourd’hui – que les problèmes que nous connaissons ne peuvent pas être résolus uniquement par des normes techniques, par des progrès technologiques ou par des dispositifs financiers et que, plus profondément, les ressources d’ordre éthique et spirituel valent la peine d’être mobilisées.

[…] Je voudrais reprendre une image que le pape utilise dans l’exhortation apostolique « Evangelii Gaudium » (la Joie de l’Évangile). C’est l’image du polyèdre par rapport à celle de la sphère.

« Le tout est plus que la partie, et plus aussi que la simple somme de celles-ci. Par conséquent, on ne doit pas être trop obsédé par des questions limitées et particulières. Il faut toujours élargir le regard pour reconnaître un bien plus grand qui sera bénéfique à tous. Mais il convient de le faire sans s’évader, sans se déraciner. Il est nécessaire d’enfoncer ses racines dans la terre fertile et dans l’histoire de son propre lieu […] Le modèle n’est pas la sphère […] où chaque point est équidistant du centre et où il n’y a pas de différence entre un point et un autre. Le modèle est le polyèdre, qui reflète la confluence de tous les éléments partiels qui, en lui, conservent leur originalité. Tant l’action pastorale que l’action politique cherchent à recueillir dans ce polyèdre le meilleur de chacun. Y entrent les pauvres avec leur culture, leurs projets, et leurs propres potentialités. Même les personnes qui peuvent être critiquées pour leurs erreurs ont quelque chose à apporter qui ne doit pas être perdu. C’est la conjonction des peuples qui, dans l’ordre universel, conservent leur propre particularité ; c’est la totalité des personnes, dans une société qui cherche un bien commun, qui les incorpore toutes en vérité. » (235-236)

Donc au delà de la prise en compte d’ordres globaux, il faut aussi prendre en compte la manière dont les différentes sociétés de la planète, et notamment les plus pauvres, contribuent à une réflexion sur nos modes de vie à transformer.

[…] Dans sa lettre encyclique Laudato si’ sur la sauvegarde de la maison commune, le Pape François nous invite tous à une écologie intégrale (intégrative) avec ses composantes environnementales, économiques et sociales, culturelles, à une écologie de la vie quotidienne. Comment nos entreprises sont-elles concernées par ce modèle de l’écologie intégrale ? Je propose une réflexion en cinq points : la conscience, les choix critiques (le discernement), la créativité, les capacités et les contraintes.

1. La conscience.

« Il arrive ce que Romano Guardini signalait déjà : l’être humain « accepte les choses usuelles et les formes de la vie telles qu’elles lui sont imposées par les plans rationnels et les produits normalisés de la machine et, dans l’ensemble, il le fait avec l’impression que tout cela est raisonnable et juste ». Ce paradigme fait croire à tous qu’ils sont libres, tant qu’ils ont une soi-disant liberté pour consommer, alors que ceux qui ont en réalité la liberté, ce sont ceux qui constituent la minorité en possession du pouvoir économique et financier. Dans cette équivoque, l’humanité postmoderne n’a pas trouvé une nouvelle conception d’elle-même qui puisse l’orienter, et ce manque d’identité est vécu avec angoisse. Nous possédons trop de moyens pour des fins limitées et rachitiques. » (laudato si’ – 203).

C’est une manière de dire que nous avons plus de moyens qu’il n’en faut et que nous nous centrons en permanence sur les moyens, mais nous ne réfléchissons pas assez aux finalités. Nous ne sommes pas à la hauteur des enjeux pour viser une « vie bonne », viser le bien-vivre. Romano Guardini soulignait déjà, il y a une cinquantaine d’années, combien les progrès technologiques n’ont pas été accompagnés par le développement de l’être humain en responsabilité, en valeur et en conscience. Alors que l’être humain aspire à plus d’autonomie, les innovations techniques ne le rendent pas toujours plus libre et plus autonome.

Dans les années 1970, Ivan Illich avait beaucoup réfléchi à la technique sous l’angle de la convivialité en disant qu’il faut faire un discernement collectif de ces moyens que nous avons à notre disposition pour transformer toutes nos institutions ; le système hospitalier, le système éducatif, nos modèles de transport, d’énergie, etc…. Illich proposait précisément le critère de l’autonomie, de l’hétéronomie liée à des transformations technologiques. À certains moments on se rend compte que tel ou tel instrument de libération, d’émancipation individuelle ou collectif devient complètement contre-productif ; il y a un effet de seuil. Parmi les nombreux exemples qu’on pourrait prendre dans l’actualité, citons celui de la malbouffe. Il y a des taux très élevés d’obésité, de diabète – notamment chez les plus pauvres – parce qu’il est plus facile de se nourrir à bon marché avec des produits très gras et très sucrés fabriqués par l’industrie agroalimentaire plutôt que de consommer des produits frais de bonne qualité. Ce sont de vrais enjeux de santé publique. Donc Illich nous invite à nous demander si cette diversité de produits agroalimentaires à notre disposition n’a pas des effets contradictoires avec ce qui permet de mieux vivre. Tout cela rejoint bien cette notion de la conscience que nous pouvons avoir, cette réflexion sur le sens, sous l’angle de l’autonomie ; d’une autonomie qui ne nous rend non pas plus indépendants les uns des autres, mais plus interdépendants des autres humains et aussi des milieux naturels.

2. Le choix critique.

« C’est la même logique qui pousse à l’exploitation sexuelle des enfants ou à l’abandon des personnes âgées qui ne servent pas des intérêts personnels. C’est aussi la logique intérieure de celui qui dit : « Laissons les forces invisibles du marché réguler l’économie, parce que ses impacts sur la société et sur la nature sont des dommages inévitables » » (Laudato si’ – 123).

Dans la même phrase, le pape nous dit que c’est la même logique qui est à l’œuvre pour des crimes avérés (l’exploitation sexuelle des enfants et l’abandon des personnes âgées) et pour toute activité économique prédatrice de ressources sur la nature. Les dommages sociaux, écologiques, sont-ils le prix à payer pour la création de richesses ? Les modèles économiques, mis en œuvre depuis la révolution industrielle et bâtis sur cette idée qu’il y en aura toujours assez et d’assez bonne qualité pour que chacun puisse en profiter, posent problème. Ne faudrait-il pas d’abord regarder la richesse créée, les emplois…, les impôts payés à l’État pour investir dans les projets de biens publics ?

On sait aujourd’hui que nos ressources sont finies ; les problèmes posés par ces quantités limitées se conjuguent aux problèmes posés par les déchets qui polluent les écosystèmes et qui posent la question du changement climatique. Nous ne pouvons pas raisonner comme s’il y avait un gâteau collectif à propos du quel nous pourrions réfléchir à une répartition plus adéquate après l’avoir partiellement consommé. Le pape nous dit que cette logique est une logique mortifère et il invite à regarder ces problèmes en revenant à la question du sens en l’articulant avec la question de la qualité de vie.

« Il ne suffit pas de concilier, en un juste milieu, la protection de la nature et le profit financier, ou la préservation de l’environnement et le progrès. Sur ces questions, les justes milieux retardent seulement un peu l’effondrement. Il s’agit simplement de redéfinir le progrès. Un développement technologique et économique qui ne laisse pas un monde meilleur et une qualité de vie intégralement supérieure ne peut pas être considéré comme un progrès. D’autre part, la qualité réelle de vie des personnes diminue souvent – à cause de la détérioration de l’environnement, de la mauvaise qualité des produits alimentaires eux-mêmes ou de l’épuisement de certaines ressources – dans un contexte de croissance économique. Dans ce cadre, le discours de la croissance durable devient souvent un moyen de distraction et de justification qui enferme les valeurs du discours écologique dans la logique des finances et de la technocratie ; la responsabilité sociale et environnementale des entreprises se réduit d’ordinaire à une série d’actions de marketing et d’image. »(Laudato si’ – 194)

Le discours du juste milieu, assez souvent repris par les leaders politiques ou les entreprises sous la forme du discours gagnant-gagnant, nous laisse à penser qu’on va pouvoir concilier le développement économique, le souci des personnes et la préservation de l’environnement en faisant comme si tous ces objectifs étaient compatibles, cohérents, alors qu’ils sont, par certains aspects, contradictoires dans un contexte de forte concurrence.

On ne peut pas continuer à faire croire qu’on va pouvoir, sans trop de problèmes, concilier protection de la nature et profits financiers, préservation de l’environnement et progrès. « Le juste milieu retarde seulement un peu l’effondrement » est une parole très forte. On fait des concessions sur certains objectifs, mais finalement on ne regarde pas les choses avec suffisamment de rigueur, de précision et de lucidité. Pour appuyer les propos du pape sur cette impossibilité de continuer en raisonnant comme si la croissance, telle qu’on la calcule aujourd’hui, était la condition sine qua non du développement à l’échelle de la planète, des travaux réalisés à partir des statistiques de l’OCDE sur 70 ans, montrent que la croissance du PIB par habitant a été tirée aux deux tiers par l’augmentation de la consommation énergétique (essentiellement des énergies fossiles) par habitant. Donc, même si, aujourd’hui, on essaie de trouver les moyens de décorréler la croissance de la consommation d’énergie fossile, on est toujours sur cette tendance. Considérer la croissance comme étant la condition de la création d’emplois, de richesses et de développement social, c’est, de fait, contradictoire avec la pérennité des conditions de l’activité des populations. Nous sommes ainsi logiquement conduits à nous interroger sur la notion de croissance mesurée différemment. De multiples efforts sont faits aujourd’hui pour concevoir des modèles financiers qui font droit à l’internalisation des externalités qui permettent de quantifier et de comptabiliser autrement la richesse que nous créons collectivement. À quoi bon faire grossir le gâteau collectif quand les ingrédients indispensables à sa fabrication sont en train de nous empoisonner à plus ou moins grande vitesse ? Ne devons-nous pas d’abord regarder en terme de qualité la manière dont nous créons de la richesse ?

Le pape parle de la culture du déchet au sens propre comme au sens figuré. S’il est avantageux en terme de coût financier de remplacer l’homme par la machine, on a tendance à faire « des hommes jetables », des personnes qui deviennent des variables d’ajustement par rapport à l’objectif premier qui est celui de rentabilité financière et de l’augmentation du profit.

[…] Le développement du numérique peut sûrement aidé et être un instrument magnifique pour des transformations qui concernent des personnes vulnérables mais, en même temps, il y a aussi matière à nourrir de sérieuses craintes. Un exemple. Faut-il mécaniser l’activité de collecte et de tri des déchets dans le recyclage du plastique ? On peut penser que remplacer un travail pénible par un travail semi-automatisé sur des tapis roulants va dans le bon sens. En réalité, quand on examine ces projets, les plus pauvres deviennent encore les plus vulnérables et auront donc encore moins de ressources pour survivre….

De l’autre côté de la chaîne, on a aussi les sociétés d’intelligence artificielle qui proposent de plus en plus leurs services avec des argumentations d’un cynisme incroyable. Vive la machine qui ne pose pas les problèmes que posent les humains (pas de revendication, pas de grève…) ! Évidemment tout cela pose la question des finalités et d’une certaine conception du vivre-ensemble.

Le pape insiste sur la question des inégalités énormes dans le partage de la richesse créée au long des chaînes de valeur, chaînes de production mondiale et on rejoint la question de la gestion des déchets moyennant finance en se rappelant, entre autres, le désastre causé par des déchets pétroliers toxiques déchargés à Abidjan en 2006, le drame du Rana Plaza au Bangladesh en 2013… Il est évidemment très difficile de flécher les responsabilités tout au long de cette chaîne de valeur. Une réflexion s’amorce à l’échelle internationale autour du  »devoir de vigilance ». En France, la loi devrait être adoptée avant les prochaines élections présidentielles. Il s’agit d’imposer aux entreprises françaises donneuses d’ordres l’obligation de devoir de vigilance vis à vis des filiales et des sous-traitances directes. La loi reste assez minimaliste, elle ne pourra pas éviter d’autre Rana Plaza mais c’est un pas en avant vers la prise en compte des responsabilités des entreprises vis à vis de leurs salariés directs mais aussi vis à vis des effets de leurs activités au long de la chaîne de production. C’est très exactement la définition de la responsabilité sociale de l’entreprise (RSE) donnée par l’UE depuis 2011. La Commission européenne a recentré la RSE sur le cœur de métier de l’entreprise et sur une prise en compte d’une responsabilité en matière économique sur les effets de son activité. […] Sur cette question des choix politiques à faire, le pape nous invite à regarder les enjeux sous l’angle de la responsabilité de vie, pour tous, aujourd’hui et demain.

3. La créativité – nécessaire pour transformer nos modèles –

Dans son encyclique, le pape ne procède pas seulement à une dénonciation de l’impact de nos modèles financiarisés à court terme, mais lance un appel à la capacité de créer.

« […] Un chemin de développement productif plus créatif et mieux orienté pourrait corriger le fait qu’il y a un investissement technologique excessif pour la consommation et faible pour résoudre les problèmes en suspens de l’humanité ; il pourrait générer des formes intelligentes et rentables de réutilisation, d’utilisation multifonctionnelle et de recyclage ; il pourrait encore améliorer l’efficacité énergétique des villes. La diversification de la production ouvre d’immenses possibilités à l’intelligence humaine pour créer et innover, en même temps qu’elle protège l’environnement et crée plus d’emplois. Ce serait une créativité capable de faire fleurir de nouveau la noblesse de l’être humain, parce qu’il est plus digne d’utiliser l’intelligence, avec audace et responsabilité, pour trouver des formes de développement durable et équitable, dans le cadre d’une conception plus large de ce qu’est la qualité de vie. Inversement, il est moins digne, il est superficiel et moins créatif de continuer à créer des formes de pillage de la nature seulement pour offrir de nouvelles possibilités de consommation et de gain immédiat. » (Laudato si’ 192)

Les innovations sont trop souvent facteurs d’expansion d’une société de surconsommation alors qu’elles devraient être orientées vers des formes de sobriété, d’économies circulaires, d’économies de fonctionnalités, d’économie de biens partagés. Plutôt que d’acheter des biens qu’on utilise très peu, mieux vaudrait les louer afin de réduire les quantités produites. Tout ceci nécessite de petites révolutions mentales quand on a été habitué à être propriétaire. C’est une invitation à être dans le « co », le covoiturage, le coworking, le cohabitat, la consommation collaborative…. C’est aussi ce qu’on appelle  »la démarche des communs » ; démarche économique et politique des communs (Pierre Dardot et Christian Laval, Commun. Essai sur la révolution au XXIe siècle, Paris, La découverte, 2014). Benjamin Coriat a coordonné des travaux avec des économistes, des sociologues et des juristes pour réfléchir non seulement aux ressources que nous voulons mettre en commun mais aussi à la question – que faisons-nous en commun ? – avec la nécessité de définir les frontières de l’espace commun. Citons un autre aspect à l’échelle d’un collectif qui se constitue par exemple autour des  »communs de la connaissance » (wikipédia, ….). Ces communs font appel à des ressources naturelles à se partager, à des formes de l’agir partagé,… et aussi aux biens communs mondiaux (le climat, la qualité de l’air, de l’eau,…). Il y a toute une réflexion à conduire sur la gouvernance de ces communs et sur l’échelle à laquelle il faut la mener pour que ces biens communs mondiaux soient transmis aux générations futures sans trop de dommages. C’est une façon de dire que nos modèles actuels de croissance ne sont pas la solution adaptée aux enjeux.

4. Les capacités

Pour stimuler cette créativité, il faut des données, des informations fiables ; il faut d’autres instruments de mesure.

Amartya Sen (prix Nobel d’économie en 1998) est à l’origine de la création de  »l’indicateur de développement humain » qui prend bien sûr en compte le PIB par habitant mais aussi l’espérance de vie à la naissance, l’accès à la santé, l’accès à l’éducation,… (Palmarès 2014). Il est l’initiateur de  »l’approche par les capabilités » c’est à dire une approche de développement en terme de capacités humaines à faire et à être.

La philosophe Martha Nussbaum, qui a beaucoup travaillé avec Amartya Sen sur cette approche, propose une liste de dix  »capabilités centrales » en réponse à cette question : « Qu’est-ce qu’une vie humainement digne exige ? » (Capabilités. Comment créer les conditions d’un monde plus juste ? Paris. Climats-Flammarion. 2012). Parmi ces capacités humaines centrales, elle propose par exemple  »le jeu ». Dans l’évolution d’une vie humaine, le jeu, c’est la place de la gratuité, du rire, de l’imagination dans nos existences. Dans de nombreuses sociétés rurales, des petites filles doivent (en plus de l’école quand elle existe) travailler dans les champs pour aider leur maman, il y a alors une dimension fondamentale de leur développement qui n’est pas honorée.

Cette approche par les capacités articule réflexion économique et réflexion philosophique. Examiner un projet économique d’entreprise avec un regard porté sur la façon dont il honore les capacités des personnes à la fois dans et hors de l’entreprise, permet de mettre en évidence un certain nombre d’enjeux que ne révéleraient pas les tableaux de bord de gestion classique. Cela ouvre des pistes intéressantes qui vont de pair avec la révision de la façon de comptabiliser la valeur créée par l’entreprise. Nous avons une dette vis à vis de la nature considérée comme un réservoir de ressources inépuisables. Il faut essayer de traduire en comptabilité le coût du maintien de ce capital naturel. La question des choix d’investissements avec une vision sur l’amélioration de la qualité de vie des populations aujourd’hui et demain, la question de l’intégration dans la comptabilité des externalités à la fois sociales et environnementales, la question du partage de la recette en terme de rémunération dans l’entreprise mais aussi vers une chaîne de valeur, la question de la fiscalité des entreprises à l’échelle internationale, sont à considérer avec des instruments de mesure adaptés.

5. Les contraintes

Pour être à la hauteur des enjeux, il faut transformer l’ensemble de l’activité économique et pas seulement quelques secteurs dédiés à des modèles plus vertueux. Il faut s’interroger sur les moyens d’harmoniser les contraintes. Nous avons un certain nombre d’avancées en terme de  »soft law » à l’échelle internationale. J’évoquais la nouvelle définition de la responsabilité sociale de l’entreprise (RSE) ; elle va de pair avec des décisions prises au niveau de l’ONU pour faire valoir les responsabilités partagées des États et des entreprises vis à vis notamment des populations vulnérables et des violations des droits humains en raison de l’activité économique. Toute une réflexion voit le jour pour essayer de trouver des moyens de recours judiciaires ou extra-judiciaires….

Il y a encore beaucoup à faire et je rejoins l’articulation de la question des contraintes avec la question du rôle des religions pour transformer les choses. Pour que les contraintes soient effectives, il faut que les responsables politiques décident de faire des lois. Dans les processus d’élaboration de ces lois, on retrouve la capacité qu’ont les religions à proposer des visions du monde et des ressources en terme de symboles, de représentations partagées, de récits collectifs, qui nourrissent une interrogation dans l’espace public et qui nous permet de réfléchir autrement puis d’arriver à trouver des moyens contraignants à mettre en œuvre pour un certain nombre d’acteurs.

Dans son livre (The Paradox of Liberation. Secular Revolutions and Religious Counterrevolutions, Yale University Press, New Haven 2015), Michael Walzer revient sur la résurgence du religieux en relisant l’histoire de l’Inde, de l’Algérie et d’Israël. En Inde après l’indépendance, il y a eu de la part de Nehru la volonté de promouvoir une laïcité sans aucune référence aux traditions religieuses, notamment hindoues. Loin de former une nouvelle culture nationale, ce mode de vie moderne était en rupture avec les valeurs inscrites dans les traditions culturelles et religieuses du pays, ce qui a provoqué un retour du religieux avec ses composantes extrémistes. Gandhi avait proposé un système de développement en articulant les références aux traditions culturelles et religieuses et en les faisant évoluer afin de nourrir une transformation collective.

Ces ressources portées par les religions sont à la fois des ressources symboliques, des ressources critiques et des ressources pratiques, c’est à dire qu’elles peuvent nourrir d’autres récits collectifs avec leurs symboles. On l’a bien vu par la perspective critique proposée par le pape dans son encyclique ; invitation à un discernement pour ne pas désespérer.

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