Conférence de fr. Timothy Radcliffe le 6 avril 2016

Conférence de fr. Timothy Radcliffe le 6 avril 2016

Le 6 avril dernier, Decere recevait en l’église Saint Maurice de Strasbourg le frère Timothy Radcliffe, ancien Maître de l’Ordre des Prêcheurs. À quelques jours de la publication de l’exhortation apostolique post-synodale « Amoris Laetitia » sur la famille par le pape François, le fr. Timothy Radcliffe nous partageait son regard sur la situation de la famille en Europe à l’occasion de cette conférence dont voici le texte :

 

« La famille en Europe »  

 

Quelle parole d’espoir l’Église a-t-elle à offrir aux familles en Europe aujourd’hui ? Elle a une très belle définition de la famille, je cite le Catéchisme de l’Église Catholique : « Un homme et une femme, unis par le mariage, avec leurs enfants, forment une famille » (parag. 2202). Mais dans le monde réel, les familles se présentent sous une incroyable diversité de formes. Certaines d’entre elles se construisent à partir de personnes non-mariées. Il y a des familles monoparentales, des familles de divorcés, recomposées avec des enfants de parents différents, d’autres sans enfants ou avec des enfants adoptés, des familles homosexuelles. D’autres encore avec des parents de foi différente, ou bien dans lesquelles un des parents est croyant, l’autre pas.

Il faut également admettre que les familles ont beaucoup changé au cours des siècles. La famille nucléaire moderne est centrée sur l’amour romantique de deux personnes qui s’engagent librement l’une envers l’autre, indépendamment des différences de classe ou d’ethnie. Mais dans le passé, les familles étaient souvent le fruit d’alliances négociées en vue de fortifier le clan ou la tribu. C’étaient d’immenses réseaux comprenant des centaines de gens. Le modèle habituel de la famille dans l’Église est-il chrétien, ou bien n’est-ce qu’un idéal moderne, occidental et romantique, en voie de disparition ?

Que peut l’Église dire à toutes ces familles diverses ? Si nous en tenons pour l’idéal de l’Église, c’est-à-dire le couple fidèlement marié à vie, et qui souhaite avoir des enfants en vue, que pourrons-nous dire à la majorité toujours croissante de familles qui ne sont pas conformes à ce modèle ? S’agit-il seulement de familles mal venues et plus ou moins ratées ? Ou bien ont-elles à offrir à l’Église quelque chose de spécial ? Sont-elles une bénédiction pour nous ?

Le pape François a convoqué deux synodes pour répondre à ces questions pressantes. J’ai hâte de découvrir ce qu’il va dire ! Le document va être publié dans trois jours, le 8 avril. …tout juste trop tard, ce soir, pour nous. Prions donc pour que le pape soit d’accord avec moi ! Peut-être devrais-je immédiatement lui adresser mon texte pour qu’il puisse en faire usage !

Je vais entreprendre une tâche difficile : à la fois, chérir la famille idéale, autrement dit, le couple marié qui veut des enfants. C’est, je crois, le meilleur contexte possible où puissent s’épanouir des êtres humains, et se développer enfants heureuses ; si nous transigeons sur cet idéal, les conséquences pour l’humanité risquent d’être funestes. Mais je veux également mettre en valeur les autres familles, qu’il s’agisse de familles monoparentales, divorcées, remariées, etc…Elles peuvent elles aussi être des lieux de grâce. Elles peuvent elles aussi être des signes de l’amour de Dieu. Un document magnifique, publié par les évêques catholiques américains, Suivre le chemin de l’amour, traite des gens dont le mariage est un échec. Je le cite : « Peut-être estiment-elles que leur famille est trop malade pour être utilisable au service des desseins de Dieu. Mais, rappelez-vous, une famille est sainte, non parce qu’elle est parfaite, mais parce que la grâce divine y est à l’œuvre, l’aidant jour après jour à reprendre le chemin de l’amour. Toute famille, quelle que soit sa forme, peut être un don pour l’Église entière ». Voilà donc le défi devant lequel nous nous trouvons ce soir : honorer de grand cœur l’idéal, tout en accueillant sans réserve les familles, dans toute leur diversité.

Commençons au commencement.  Nous lisons dans la Genèse que « Dieu créa l’homme à son image, homme et femme il les créa » (1, 27). L’image de Dieu, c’est le couple. Dans nos relations mêmes, nous sommes un signe de la communauté de la Trinité. La tradition judéo-chrétienne s’inscrit en faux contre l’individualisme de la société occidentale moderne. Pardonnez-moi si je commence par un Français, mais les Anglais adorent blâmer les Français. Descartes a eu cette formule célèbre : « cogito ergo sum ». Mon existence s’enracine dans ma conscience subjective de mon moi. Ce qui fonde en effet le présupposé typique de la modernité, c’est qu’avant d’être un être social, je suis un individu privé. Si je noue des amitiés ou épouse X, « qui je suis » reste fondamentalement inchangé. Le même Timothy peut nouer et rompre des amitiés, se marier et divorcer, parce qu’en fin de compte je suis un individu solitaire, appart de toute relation.

Mais pour la tradition judéo-chrétienne, il n’en est rien. « Nous sommes, et par conséquent je suis ». Summus ergo sum. Chez les Zoulous, quand on rencontre quelqu’un, on dit : « Je suis là pour être vu ». Et l’autre répond : « Je te vois », Sawubona. Charles Taylor, le philosophe canadien, considère que c’est le sentiment que j’ai d’être invisible, ignoré, qui engendre presque toutes les violences et les guerres. L’Europe moderne est remplie de millions de gens qui se sentent invisibles, et qui se demandent s’ils existent réellement.

L’individualisme occidental a bel et bien sa valeur et sa vérité, parce qu’il résiste à la tentation pour l’un des partenaires, dans un couple, d’avaler l’autre. Saint Thomas d’Aquin voyait juste comme d’habitude quand il écrivait que, « dans l’amour, les deux deviennent un mais restent distincts ». L’amour sain qui est au cœur du mariage unit deux personnes dont l’identité est inséparable, chacun néanmoins restant une personne individuelle : si bien que les deux deviennent un, et pourtant restent distincts.

Mais que dire des familles où il n’y a pas de couple marié ? En France apparemment, 20% de toutes les familles ont un seul parent, la mère en général.  Peut-être à la suite d’un divorce, d’une séparation, ou de la mort. Ou peut-être l’autre parent n’est-il même pas connu. Ces familles sont-elles un don spécial à nous ? Les évêques américains, dans le document dont j’ai parlé, Suivre le chemin de l’amour, disent aux parents des familles monoparentales : « Nous reconnaissons le courage et la détermination des familles comme la vôtre, avec un seul parent pour élever les enfants. D’une certaine manière, vous remplissez votre vocation à créer une famille, vous occuper de vos enfants, exercer un emploi, et assumer des responsabilités dans le voisinage et dans l’Église. Vous représentez le pouvoir de la foi, la force de l’amour, et la certitude que Dieu ne nous abandonne pas quand les circonstances font qu’on est seul-e à exercer les fonctions parentales. »

C’est pourquoi il nous faut apprécier à leur valeur les familles monoparentales parce qu’elles ont quelque chose de spécifique à nous dire sur le courage et l’endurance de l’amour. Peut-être revient-il au parent seul d’être tout, ensemble père et mère.  Dans le célèbre tableau de Rembrandt, le fils prodigue agenouillé devant son père, le père a une main plus masculine, l’autre plus féminine ! Le parent seul a quelque chose à nous apprendre sur ce Dieu qui est à la fois notre Père et notre Mère. Il est donc possible de s’attacher à l’idéal du couple sans aucunement déprécier la famille monoparentale.

En deuxième lieu, la famille idéale a, en son centre, un engagement durable. C’est le signe de l’unité du Christ avec l’humanité dans l’Église. Saint Paul écrit aux Éphésiens : « C’est pourquoi l’homme quittera son père et sa mère, il s’attachera à sa femme, et tous deux ne seront qu’une seule chair ». Ce mystère est grand ; moi, je déclare qu’il concerne le Christ et l’Église »(Eph 5, 31, 32).

Un couple a le courage fou, disons-le, de se promettre mutuellement fidélité jusqu’à la mort. Une recherche rapide sur Internet me dit que 55 % de tous les mariages, en France se terminent par un divorce. Devant tant d’échecs, pourquoi continue-t-on à se promettre fidélité ? On pense parfois qu’il serait plus raisonnable de faire des promesses pour un temps seulement, régulièrement renouvelables si on veut. Mais c’est le signe de notre dignité comme enfants de Dieu que nous osions nous engager jusqu’à la mort. Dieu a promis d’être fidèle envers nous, et par suite, nous-mêmes pouvons-nous promettre fidélité l’un à l’autre. À chaque Eucharistie, nous rappelons que Jésus nous a donné « la coupe de mon sang, le sang de l’alliance nouvelle et éternelle qui sera versé pour vous ». Chaque promesse de mariage est signe de cette « alliance nouvelle et éternelle ».

Presque tous les mariages passent par des moments de crise, où on peut avoir l’impression que la relation est sur le point de se briser. Mais n’est-ce pas là exactement ce qui s’est passé à la dernière Cène ? Ce fut la crise la plus grave dans l’histoire de l’Église, le moment le plus sombre, où tout le monde se préparait à fuir, où Jésus allait subir souffrances et mort. Sa petite communauté, l’Église, n’avait apparemment aucun avenir. Et pourtant, c’est exactement à ce moment de crise, la plus profonde de toutes, qu’il institue la nouvelle alliance. « Ceci est mon corps, livré pour vous ». L’Eucharistie est le signe que même quand il n’y a pas d’avenir apparemment pour un mariage, quand il a été miné par l’échec et la trahison, on peut encore espérer.

Il n’y a pas lieu d’avoir peur de la crise avec ceux qui nous sont le plus chers. Souvent, elle est ce qui mène au renouvellement. Toute l’histoire d’Israël est celle de crises successives. L’expulsion du jardin d’Éden pour commencer, le déluge, la tour de Babel, l’exil, la destruction du Royaume et du Temple, et pour finir, la Croix. Régulièrement, tout semble sur le point de s’effondrer. Mais de crise en crise, Dieu se fait plus proche.

Nous connaîtrons tous des crises dans notre vie. Seront-elles fécondes avec la grâce de Dieu, c’est toute la question. Ceci étant, nous osons promettre fidélité, alors même que crise il y aura, nous le savons. Je parlais de cela à mes frères américains, et du coup, ils me firent cadeau d’une T-shirt avec ces mots : « Bonne crise à toi ». Hélas, après tant de lavages, elle a l’air d’avoir rétréci, et je ne peux plus entrer dedans ! Plus sérieusement. Au cœur de l’engagement du couple se trouve donc inscrit le pardon. Au moment de la prière eucharistique, nous faisons mémoire du « sang de l’alliance nouvelle et éternelle qui sera versé pour vous et pour la multitude en rémission des péchés. Vous ferez cela en mémoire de moi ». Le couple fidèle donne expression à cette promesse de pardon.

Mais tous les mariages ne survivent pas à cette crise ; ils craquent. Tant de bonnes gens, pleins de confiance et d’espoir, se marient et se promettent fidélité jusqu’à la mort, et pourtant leur mariage ne tient pas. De même, nombre de religieux et de prêtres admirables prononcent leurs vœux jusqu’à la mort, usque ad mortem, et abandonnent. Cela ne leur ôte pas tout sens. Si nous osons promettre, ce n’est pas que nous soyons certains de notre force, mais que nous aspirons à vivre la fidélité, qui est le cœur de tout amour. Tout amour est une participation au Dieu qui nous est éternellement fidèle ; tout amour vrai aspire à l’éternité. Même si notre amour écroule, peut-être sans qu’il y ait faute de notre part, nos vœux expriment quelque chose qui était, et qui est, vrai.

L’histoire de la relation amoureuse de Dieu avec Israël nous montre un Dieu qui nous est toujours fidèle, même quand nous ne sommes pas fidèles à Dieu. Jésus conclut son éternelle alliance avec nous au moment exact où ses disciples sont en train de le renier. Judas l’a trahi, et Pierre va le trahir. Les autres disciples vont se disperser. Ainsi, la pierre sur laquelle l’Église est fondée est Pierre, lui qui est d‘abord infidèle à Jésus, puis, lentement, apprend à être fidèle à sa parole. Pierre est signe d’espérance pour nous tous. L’Église est la communauté des enfants de Dieu, dont nous faisons partie alors même que nous sommes souvent infidèles, et les uns aux autres, et à Dieu.

Jean-Paul Vesco est un dominicain français, évêque d’Oran, en Algérie. Dans un merveilleux petit livre, Tout Amour véritable est indissoluble, il soutient que ceux qui ont fait un premier mariage malheureux et qui se remarient peuvent être signe d’espérance pour l’Église. Leur mariage n’a pas tenu, peut-être pas ou peu de leur faute. Et pourtant ils réussissent à se reconstruire et trouver le moyen de vivre à nouveau dans l’amour. Je le cite : « On ne choisit pas de se remarier, on choisit de retrouver un chemin de vie après un échec humain douloureux dans lequel on a peut-être une part de responsabilité. »

Au lieu de regarder ceux qui se sont ainsi remariés comme des chrétiens de seconde zone seulement, nous devrions nous réjouir que cet échec douloureux ne les ait pas détruits. Avec la grâce divine, ils ont retrouvé l’amour, et ce deuxième amour a des chances de durer et de bénéficier de sa propre indissolubilité. Ils sont signe pour l’Église que la souffrance et la désillusion n’ont pas le dernier mot. Nous devons les tenir pour précieux et importants. Comme nous tous, ils ont besoin du remède de l’Eucharistie. Nous pouvons faire bon accueil à ceux qui se sont ainsi remariés, et honorer ce deuxième engagement, sans pour autant déprécier les mariages qui tiennent dans la durée. Dans la tradition orthodoxe, on peut accepter et bénir ces deuxièmes mariages, mais non les traiter comme des sacrements, en tant que signes du mariage du Christ avec l’Église. C’est là, me semble-t-il, un bon chemin à suivre pour nous aussi.

Le couple présente une troisième caractéristique qui mériterait toute une conférence, voire un livre. « Dieu créa l ‘homme à son image, à l’image de Dieu Il les créa ; mâle et femelle Il les créa ». Nous sommes l’image de Dieu dans notre reconnaissance de la différence sexuelle.

Les documents officiels de l’Église répètent que le mariage est l’union d’un homme et d’une femme. Je le crois. Mais ce dont il s’agit ici est bien autre chose que le simple lien dans un couple hétérosexuel. Il y a quelque chose encore plus profonde. Je ne suis pas un scientifique, mais je crois qu’on peut dater la reproduction sexuelle de plus d’un milliard d’années. Elle est l’un des moteurs de l’évolution. Toute vie complexe est le fruit de la différence sexuelle. C’est l’une des façons dont nous représentons la créativité divine.

Notre société tend à sous-estimer la signification de la différence sexuelle. Peut-être en raison de la tentation occidentale qui nous porte à penser que nous sommes, en réalité, des esprits. Descartes, ici encore : « Cogito ergo sum. Je pense, donc je suis ». L’implication : je suis, au plus fondamental de moi-même, esprit, ce qui fait que mon corps n’a pas grande importance. Autrement dit, mon identité sexuelle ne compte pas non plus vraiment. Je ne suis pas mon corps.

Mais Saint Dominique a fondé l’Ordre des Prêcheurs il y a huit cents ans, pour combattre la doctrine des Albigeois, qui méprisaient le corps et tenaient pour article de foi qu’il avait été créé par un Dieu mauvais. Le christianisme, lui, tient pour article de foi que le corps est bon. Les doctrines chrétiennes, dans leur majorité, affirment la bonté du corps.  Notre nourriture la plus sacrée est le corps du Christ, et notre espérance, la résurrection du corps. Si bien que tout naturellement, la différence entre l’homme et la femme nous paraît belle, sainte, et vitale. Ce qui ne revient pas à nier les combats courageux des « transgenres », comme on dit, qui ne sentent pas chez eux dans l’identité de genre qui leur a été assigné à la naissance. Eux aussi sont demandeurs de notre soutien et notre amour.

La deuxième raison pour laquelle je crois que la différence entre homme et femme est sous-estimée dans notre société, c’est que la différence nous fait peur. Pour Richard Sennet, à cause de l’inégalité croissante et d’une société fluide où les gens passent rapidement d’un job et d’un lieu à un autre, nous n’apprenons pas l’art de faire société avec ceux qui sont différents de nous. Nous avons développé un esprit hautement tribal. Selon lui, le tribalisme associe la solidarité avec ceux qui vous sont semblables au comportement agressif envers ceux qui sont différents. Internet nous permet de créer des liens avec ceux qui partagent nos goûts et nos opinions. Que l’on se trouve en désaccord, il suffit d’une seconde pour se désengager. Selon Zygmunt Bauman, la mobilité de la société moderne « encourage l’envie instinctive de se soustraire à une complexité dangereuse pour se retirer à l’abri de l’uniformité. »

Mâle et femelle Dieu nous a créés. Mais si nous prenons cela au sérieux, et le mettons au cœur du mariage chrétien idéal, cela signifie-t-il que le couple homosexuel n’a pas de valeur ? La question fut posée lors du premier synode sur la famille. Le document intermédiaire la posait ainsi : « Les homosexuels ont des dons et des qualités à offrir à la communauté chrétienne ; sommes-nous capables de faire bon accueil à ces gens, en leur garantissant un espace fraternel dans nos communautés ? Ils expriment souvent le désir de rencontrer une Église qui leur soit une maison accueillante. » Souvent dans mon expérience, j’ai eu connaissance de couples gais qui offraient de merveilleux témoignages de fidélité mutuelle et un amour généreux dans lequel à coup sûr est le Dieu d’amour. J’ai été profondément ému au début de la crise du sida par l’amour fidèle, dévoué, que j’avais trouvé dans la communauté homosexuelle. Ils étaient prêts à risquer leur vie pour ceux qu’ils aimaient. N’est-ce pas là le signe de la présence du Dieu d’amour parmi nous ?

Nous en venons ainsi à la question des enfants. Le cœur de la famille, c’est le soin des enfants. Dieu nous est d’abord apparu sous la forme d’un enfant vulnérable. L’une des images centrales de notre foi est celle de Dieu bébé dans les bras de sa mère. Et Jésus nous a commandé d’accueillir les enfants de bon cœur. Quand ils essaient de s’approcher de Lui et que les disciples tentent de les en empêcher, il leur dit : « Laissez les petits enfants venir à moi, n’essayez pas de les en empêcher ; car le Royaume de Dieu appartient à ceux qui leur ressemblent. En vérité je vous le déclare : qui n’accueille pas le Royaume de Dieu comme un enfant n’y entrera pas ». Et il les embrassait et les bénissait » (Marc 10, 13-16).

Le monde antique voyait les enfants comme des êtres incomplets, en chemin vers l’âge adulte. Si bien que Jésus faisait quelque chose de scandaleux en mettant les enfants en premier et disant que nous devons devenir comme eux pour entrer dans le Royaume de Dieu.

Pour le christianisme, la famille n’est pas une machine à produire des enfants. Être parent n’est pas simple affaire biologique. Réjouir dans les enfants est signe du Royaume de Dieu. Permettez-moi de me citer dans l’un de mes livres ,Faites le plongeon : « L’enfant exprime quelque chose d’essentiel à notre humanité, notre capacité à faire du nouveau. Hannah Arendt appelait cela « la condition humaine de natalité …Avec chaque nouvelle naissance, quelque chose de radicalement nouveau vient au monde…Chaque enfant est un inconnu à sa naissance, même pour ses parents. On ne peut que spéculer sur ce qu’il ou elle deviendra ». À chaque enfant, dit-elle, est posée la question « Qui es-tu » ? Au baptême, nous sommes revêtus de la nouveauté même du Christ, l’absolue radicalité de Dieu. Nous baptisons les enfants de façon à ce que, en tant que membres du corps du Christ, ils puissent faire face à des situations que nous ne pouvons pas anticiper, et construire une Église que nous ne pouvons pas imaginer. Nous baptisons les enfants, autrement dit, de manière à ce qu’ils ne nous ressemblent pas. »

Dans notre monde marchand, on ne voit pas toujours les enfants comme un don mais comme un produit, qu’on est libre de traiter comme objet de possession ou non. D’après Bonnie Miller-McLemore, dans le monde consumériste qui est le nôtre, « les enfants ne sont pas un don. Ils deviennent au contraire de simples objets, tout juste bons à être produits, objets de tractations commerciales, biens à gérer, cultiver, investir. Le fait de les traiter en produits est particulièrement inquiétant, parce qu’il les transforme de part en part, sans aucun reste, en moyens au service d’une fin qui leur est étrangère. »

Ainsi, l’Église ne se contente pas de dire que les familles devraient être ouvert d’avoir des enfants, au nom de leur devoir biologique. Les chrétiens devraient donner l’exemple de chérir l’enfant dans toute sa vulnérabilité et ses potentialités. L’enfant est le symbole de la présence au milieu de nous de notre Dieu. C’est pourquoi les abus sexuels commis sur eux par des membres du clergé est un crime tellement atroce, et absolument intolérable.

Mais le paradoxe, le voilà : si l’enfant est un don de Dieu, et nullement un objet de possession, c’est aimer son enfant en le laissant partir. Un jour ou l’autre, il ou elle trouvera quelqu’un d’autre avec qui il aura le désir de partager sa vie, quelqu’un qui lui deviendra encore plus important que ses parents. Et ce jour-là, le summum de leur amour consistera à laisser leur enfant à sa liberté. Le don que j’ai reçu de Dieu est le don qu’il me faut moi-même donner. La famille chrétienne ne fait pas une revendication ultime sur ses enfants. Ils doivent être libres de trouver leur propre chemin, comme Joseph et Marie durent laisser Jésus libre d’embrasser sa mystérieuse destinée comme Fils de Dieu. Les Évangiles sont pleins de paroles qui réfutent, en un sens, les revendications de la famille, puisque nous sommes enfants de Dieu.

Quand arriva la famille de Jésus, il dit, « voici ma mère et mes frères !  Quiconque fait la volonté de Dieu est mon frère et ma sœur et ma mère » (Marc 3, 33-35).  Le paradoxe, c’est donc que le christianisme honore la famille comme étant le lieu idéal où faire naître un enfant et l’élever. Et pourtant il faut dépasser la famille, parce que nous sommes frères et sœurs chacun d’entre nous, dans le Christ. En anglais, nous avons une expression proverbiale : « blood is thicker than water », au sens figuré de : « la famille passe avant tout » ; mais pour les chrétiens, le font baptismal est notre sein maternel.

Les familles qui ont adopté des enfants sont un signe spécial de l’amour de Dieu. Jésus lui-même était l’enfant adopté de Joseph. Dieu est né parmi nous en tant qu’enfant adopté. Joseph eut la vocation merveilleuse d’aimer un enfant qui n’était pas le sien. Et nous sommes tous les enfants adoptés de Dieu. Si bien qu’une famille qui comprend des enfants adoptés n’est pas une famille de deuxième zone, un pis-aller quand on n’a pas pu avoir des enfants à soi. C’est un puissant symbole de l’amour de Dieu qui va jusqu’à nous adopter tous en tant que ses fils et filles.

Un dernier mot, très bref : et qu’en est-il des familles qui n’ont pas d’enfants ? Peut-être parce que le couple ne peut pas, ou ne veut pas, en avoir ? A-t-il quelque chose à nous dire ? Dans l’Antiquité, la stérilité était une catastrophe. Il n’y aurait personne pour continuer la famille, et garder vivante la mémoire de son nom ; personne pour prier pour vous. Être sans enfants, c’était n’avoir pas d’avenir. Jésus a dû être objet de scandale pour ses contemporains parce qu’il ne s’était pas marié et n’avait pas d’enfants, quoi qu’en dise Dan Brown dans Le Da Vinci Code.

Mais le christianisme contredit pratiquement toutes les civilisations traditionnelles en soutenant qu’être sans enfants n’est pas une catastrophe. Si nous marchons fidèlement dans la voie du Seigneur, alors, nous dit Jésus, nous serons intégrés dans son immense famille. « En vérité, je vous le dis, personne n’aura laissé maison, frères, sœurs, mère, père, enfants ou champs, à cause de l’Évangile, sans recevoir au centuple maintenant, en ce temps-ci, maisons, frères, sœurs, mères, enfants, et champs, avec des persécutions, et dans le monde à venir, la vie éternelle. »

Il faut que je m’arrête ! Ce que je voulais dire est très simple. L’idéal chrétien traditionnel de la famille, celui du couple, homme et femme, marié avec enfants est merveilleux. Il faut l’encourager de toutes les façons possibles. C’est le meilleur endroit possible où apprendre l’art d’aimer et recevoir ce don, les enfants. Mais chérissons toutes les formes de familles, dans toute l’extraordinaire diversité de l’Europe moderne. Chacune de ces formes peut être un lieu de grâce et de bénédiction qui témoigne de l’amour, qui est Dieu. Chacune d’entre elles peut être une expression de la Sainte Famille. Dans la famille de Dieu, nul n’est de seconde classe !

 

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