Conférence « du mensonge à la fraternité » avec Antoine Sfeir

Conférence « du mensonge à la fraternité » avec Antoine Sfeir

Le 12 octobre 2017, Decere recevait Antoine Sfeir, journaliste et politologue, pour une conférence sur le thème « du mensonge à la fraternité ». Au cours de cette conférence émaillée de nombreux anecdotes très personnels, Antoine Sfeir revient sur les promesses non suivies d’effets faites par le monde occidental au Proche et Moyen-Orient avant de lancer quelques pistes de rapprochement fondées sur la connaissance, la reconnaissance des altérités.

Retrouvez ici le compte-rendu de sa conférence :

Du mensonge à la fraternité ! Mais qu’est-ce qu’un mensonge ? La vérité n’est pas toujours bonne à dire, surtout dans une société multiculturelle, multicultuelle et parfois assez déchirée comme la France aujourd’hui. Parfois des mensonges peuvent être bénéfiques….

Le Proche-Orient a été  »recréé » par la France et le Royaume-Uni. Le Royaume-Uni, pour mériter son titre de perfide Albion, a signé des accords avec la France en 1916 ; les fameux accords Sykes-Picot. Il s’est également engagé envers ceux qu’on appelait d’une manière générique  »les Arabes » en leur promettant un grand royaume arabe de La Mecque à Damas…. Nous sommes dans l’histoire, mais les mensonges ont commencé bien avant et notamment dès l’établissement de relations diplomatiques entre l’empire ottoman et les pays européens.

Ce Proche-Orient est une mosaïque d’ethnies et de religions. La religion a toujours fait partie de l’identité. Bien entendu une lecture confessionnelle ne suffit pas mais elle est indispensable pour précisément éviter les écueils de nos mensonges. Quand on parle de dialogue interreligieux, c’est un mensonge. Comment voulez-vous entamer un dialogue interreligieux ? De deux choses l’une ; ou vous êtes croyant ou vous ne l’êtes pas. Si vous ne l’êtes pas, vous n’êtes pas concerné. Si vous êtes croyant, votre objectif est de tenter de convaincre celui qui ne partage pas votre foi. Il ne peut pas y avoir de dialogue interreligieux ; il y a un dialogue cultuel, un dialogue intellectuel et culturel qui peuvent aider à la compréhension de l’autre.

L’Europe, quelle Europe ? L’Europe des croisades ? Pourquoi nos jeunes sont-ils attirés par cet État islamique terroriste autoproclamé ? Le 11 septembre 2001, M. Bush junior a utilisé le terme de croisade contre le terrorisme. En 2003, il a reparlé de croisade contre les dictatures. Souvenez-vous, son père avait déjà promis en 1990 le bonheur à ces peuples du Moyen-Orient et on connaît la suite. En 2011, lors de ce que nous avons pompeusement appelé le printemps arabe, notre chef de l’État de l’époque a parlé de croisade contre la dictature de Monsieur Kadhafi pour sauver la population de Benghazi. On a oublié que la population de Benghazi a été sauvée mais la population de Syrte a été décimée (150 000 morts). D’où le sacro-saint concept du devoir d’ingérence.

Je voudrais qu’on réfléchisse un peu ensemble là dessus. La Charte des Nations-Unies met en avant la souveraineté des États et notre  »french doctor » invente le concept du devoir – et non du droit – d’ingérence. Peut-on imaginer un instant qu’un État du Sud utilise ce devoir d’ingérence vis à vis de ses voisins ou pire encore vis à vis d’un État du Nord ? Si M. Kadhafi avait décidé de venir à l’aide des Corses en France parce qu’ils étaient, à ses yeux, opprimés par la République française, on aurait vitrifié la Libye, le territoire et son peuple. Mais on trouve tout à fait normal que les USA rassemblent une coalition de 29 États contre l’Irak sur la base d’un énorme mensonge. Je ne défends pas Sadam Hussein, pas plus que Kadhafi ; mais là encore on a menti en prétendant installer la démocratie dans ces territoires. Selon les Américains, arrivés en Irak en 2003, la démocratie s’installe deux ans plus tard par des élections. Donc la démocratie, c’est la loi du nombre, il y a une opposition, il y a une majorité, il y a une alternance, etc… Je voudrais qu’on me donne une définition de la démocratie. Je n’en connais qu’une seule, la grecque.  »Démocratia » veut dire le gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple. Combien y a-t-il d’États sur la planète qui obéissent à cette définition ? Ne cherchez pas, je l’ai fait pour vous, il n’y en a pas. Alors ne soyez pas choqué si je vous dit que je ne suis pas démocrate.

Le 30 septembre 1976 en arrivant en France pour m’y établir, par choix, la France m’a donné la clef de la cité en me disant : voilà la clef qui te fait désormais citoyen de la République française. Cette citoyenneté transcende nos appartenances identitaire, communautaire et régionale. On choisit d’être responsable de la cité, donc l’égal de tous les autres coresponsables de cette cité. Égalité donc, et solidarité obligatoire, concepts auxquels nos pères ont ajouté la laïcité. La laïcité fait la différence entre la foi et la religion. La foi est une démarche de l’intime protégée par la laïcité tandis que la religion rassemble une communauté de croyants qui partagent la même foi et dans cette communauté s’installe automatiquement un pouvoir. […] Enfin, le mot fraternité appartient à notre devise républicaine, c’est un concept très français. Comment expliquer à mes concitoyens que la fraternité ne se décrète pas ? Elle se bâtit tous les jours par des actes. Se regrouper en associations, donner de son temps pour aider des Afghans, des Syriens, des Irakiens à maîtriser notre langue, ce sont des gestes de fraternité. […] Le Proche-Orient, malgré la mosaïque de religions connaît une véritable fraternité dans les moments difficiles. Lorsque le 13 juin 1976, j’ai été enlevé pendant huit jours et sept nuits, certains de mes ravisseurs étaient musulmans, d’autres étaient chrétiens et il n’y avait pas de différence entre eux. Pourquoi ? Il y avait quelque chose de prégnant dans ce pays – le Liban, le pays d’où je viens – c’était le vouloir vivre ensemble. Quand j’avais 14-15 ans, à la sortie de la mosquée, de la synagogue ou de l’église, l’autre n’était pas un étranger, il y avait cette volonté d’être ensemble. Pour en terminer avec le vocabulaire, j’évoquerai le mot tolérance. Depuis le XVIIe siècle, on est appelé à la tolérance, c’est à dire le fait d’accepter, de permettre, de supporter parfois avec une certaine condescendance. Mais avec la tolérance, on n’est plus dans la fraternité. À la tolérance, je préfère le respect de l’autre dans son altérité. Ce respect de l’autre passe avant tout par sa reconnaissance en tant qu’alter-ego de moi-même, mon miroir. Mais comment peut-on reconnaître quelqu’un pour le respecter si on ne le connaît pas ?

[…] Autre mensonge ; on dit qu’on connaît l’islam ; c’est faux ! Nos responsables politiques en ont une méconnaissance totale alors que nous avons les meilleurs orientalistes, les meilleurs islamologues du monde. L’islam est un système global. La première partie, viscéralement, fondamentalement spirituelle, s’inscrit dans la droite ligne des écritures qui l’ont précédé (zoroastriennes, juives et chrétiennes). Dans la seconde partie, il a fallu ériger la première cité islamique. Si la première partie s’articule autour de la relation de l’Homme avec son Créateur, la seconde s’articule autour de la relation de l’homme avec les autres hommes ; on est dans le temporel et l’organisation de la vie quotidienne passe nécessairement par l’interprétation des écritures d’où la multiplication des écoles juridiques et théologiques. […] Comme dans toutes les religions, des schismes se sont produits dans l’islam. Aujourd’hui, 85% des musulmans dans le monde appartiennent à la communauté sunnite – le mot sunnite vient de la loyauté vis à vis de la sunna du Prophète, c’est à dire l’imitation du Prophète – 13% appartiennent à la communauté chiite – le mot chiite vient des partisans de Ali, le quatrième calife qui était cousin et gendre du Prophète – et une branche dont personne ne parle aujourd’hui, à peine 2% avec d’autres dissidences qu’on appelle les sortants, les kharidjites. On les trouve aujourd’hui dans la presqu’île de Djerba en Tunisie, dans tout le Sud algérien, mais surtout dans le sultanat d’Oman qui pourrait jouer le médiateur entre l’Arabie Saoudite sunnite et l’Iran chiite.

[…] J’ai déjà évoqué les fameux accords Sykes-Picot et dès la disparition de l’empire ottoman, les Britanniques ont fait des promesses contradictoires aux uns et aux autres ; ils ont créé la Transjordanie et l’Irak. En arabe, Irak signifie  »basse terre ». Les hydrocarbures du sous-sol de Bassorah ne leur suffisaient pas – qu’à cela ne tienne – ils ont élargi le territoire vers le nord et le pétrole de Kirkouk et de Mossoul jusqu’à annexer des parties des territoires syrien et saoudien et ainsi fut précisément créé l’Irak que nous connaissons aujourd’hui.

[…] La création de l’État d’Israël fut un véritable séisme dans la région. Tous les pays du Levant avaient leur communauté juive, jusqu’en Iran où la communauté compte encore quelques milliers de personnes. Ce sont les juifs d’Europe et notamment d’Europe centrale qui prêchaient le retour à Sion, le parti des sionistes. Il y eut beaucoup d’effets secondaires dans la région : les déplacements de populations arabes de Palestine vers les États arabes de la région, les populations juives de ces pays du Levant vers Israël, la chute des monarchies en Égypte, en Irak et en Jordanie…

[…] En Égypte, en 1954, un membre des  »Frères musulmans » – courant islamiste favorable à la création d’un État islamique fondé sur l’application de la charia – tenta d’assassiner Nasser qui décida alors d’interdire cette organisation et fit mettre en prison plusieurs milliers de ses militants. Nasser fut alors traité de dictateur. Américains et Britanniques retirèrent leurs participations au financement de la construction du barrage d’Assouan sensé doubler la superficie des terres arables autour du vieux Nil. Nasser répliqua par la nationalisation du canal de Suez et se tourna vers l’indien Nehru, le yougoslave Tito pour fonder le mouvement des non-alignés revendiquant sa neutralité entre les deux blocs, le prétendu monde libre – celui des USA – et celui sensé ne pas l’être – celui de l’URSS. […] À la sortie de la guerre de Suez, les USA amènent la France et la Grande-Bretagne dans une alliance stratégique non pas avec Nasser qu’on accusait alors d’être communiste – pour l’avoir rencontré deux fois dans ma vie, je ne suis pas sûr qu’il savait vraiment ce que communiste voulait dire – mais avec ceux qui garantissaient l’accès au pétrole en échange d’une protection militaire, c’est à dire l’Arabie Saoudite ; pays où l’on pratique une lecture littéraliste et rigoriste du Coran et une forme rétrograde de l’islam. Nous payons aujourd’hui les conséquences de cette alliance stratégique de la fin des années 1950 qui était déjà un moment où tout le Moyen-Orient connaissait un chaos certain, une succession de coups d’état militaires…. Les diplomates occidentaux appelaient cela une  »rupture de représentativité », ce qui, en bon français, voulait dire une dictature. Les mosquées étaient les seuls endroits où l’expression pouvait encore être  »libre » ; or les mosquées étaient déjà aux mains des saoudiens par des arguments sonnants et trébuchants…. Une vaguelette devenue tsunami mine les sociétés arabes par le salafisme jusqu’à maintenant.

Autre mensonge, on nous dit que l’Iran et Israël ne s’entendent pas. En 2007, j’étais à Téhéran dans le bureau du Secrétaire Général du Conseil suprême de sécurité nationale, M. Ali Larijani. On passe une heure à discuter et il me fait comprendre qu’il y a des gens qui l’attendent dans sa première petite anti-chambre. Il y avait en effet trois personnes dont une que j’ai rencontré un mois plus tard à Tel-Aviv. C’était des agents du Mossad, les services de renseignements israéliens, qui entretenaient très régulièrement des relations avec les iraniens. On a entendu M. Netanyahou nous dire que nos deux pays ont à la fois les mêmes peurs, les mêmes intérêts et bien entendu la même nécessité d’agrandir leur territoire, ne serait-ce que pour en faire des zones tampon.

[…] La France est leader de la politique européenne dans le monde méditerranéen. En 1982, M. Mitterrand répète le credo de la France devant la Knesset. En 2003, M. Chirac refuse d’aller en Irak et devient le héros du monde arabe. Depuis les années 1960, la France était un médiateur puissant et reconnu. Les échanges entre ceux qui ne se parlaient pas dans la région – les marocains et les algériens, les libanais et les syriens, les égyptiens et les soudanais, les israéliens et les palestiniens avant les accords d’Oslo – passaient par la France. Quand vous faisiez un tour au Proche et Moyen-Orient à cette époque là, vous étiez sidéré par la demande de France, on avait une confiance totale dans la France. Mais que peut faire maintenant la France depuis qu’elle est alignée sur les USA ?

[…] Notre histoire vient du Levant, du Proche-Orient, de la Mésopotamie, des Cananéens, des Nabatéens, des Phéniciens ; les seuls moments où la Méditerranée a été un lac de paix, c’était au temps des comptoirs phéniciens et au IIIe siècle avec les romains qui ont fait taire les armes par le commerce…. Quelle belle idée notre chef de l’État (M. Sarkozy) a eu en 2007 ! L’espagnol a boudé, l’allemande a tapé du poing sur la table et on a accouché de l’UPM  »l’Union Pour la Méditerranée » – ce qui ne veut strictement rien dire. Mais qu’a fait l’UPM depuis 2007 ? On s’est entendu pour nettoyer la Méditerranée – qui peut être contre le fait d’enlever les plastiques de la Méditerranée ? – alors qu’on aurait pu monter un véritable processus d’intégration des universités qui aurait fait d’une pierre trois coups. Tout d’abord réunir les turcs et les israéliens dans ce pourtour méditerranéen, deuxièmement aller vers l’unification des programmes et enfin aller vers la libre circulation des étudiants de la Méditerranée du Sud qui veulent venir en Europe faire des troisièmes cycles, ce qui est aujourd’hui un véritable parcours du combattant.

Nous conditionnons fréquemment nos politiques d’aide au respect des droits de l’Homme. Mais les droits de l’Homme élémentaires, c’est le boire, le manger et si possible envoyer ses enfants à l’école. Respectons les d’abord, ensuite passons à autres choses. Arrêtons de leur parler de démocratie ! Connaissez-vous un dictateur qui veut que tout son peuple aille à l’école, c’est à dire nourrir le serpent qui viendra le piquer ? Soyons fraternels, mais avec des actes ! Au lieu de vouloir faire uniquement du commerce, construisons des écoles, des collèges, des lycées, des universités, et voyons la région par la transmission du savoir. Alors nous aurons plus tard des républicains démocrates en une ou deux générations. Nous aurons alors des printemps arabes qui réussiront.

N’oublions pas que le conflit israélo-palestinien reste et restera le conflit matriciel de tout ce qui se passe. Transmettons le savoir, ne touchons pas la laïcité mais expliquons l’histoire de l’islam. C’est une connaissance culturelle, légèrement cultuelle, mais pas dogmatique. Ne parlons pas de religion, ce n’est pas notre rôle, mais ayons une vision. Dans tout ce qui se passe nous avons notre responsabilité, nous avons menti, nous avons manipulé les frontières et la vérité… Passons notre savoir, il y a des cours où on ne peut pas être premier. Dans la cour stratégique, il y a les américains qui distribuent le ballon, qui gardent les buts et qui font tout le travail. Nous n’avons ni les moyens intellectuels, matériels ou humains pour guerroyer contre les Américains ; ils resteront des alliés. En revanche il y a une cour où personne ne peut nous dépasser, c’est la cour culturelle. Quand je dis cela, tout le monde sourit, mais j’y crois fortement parce que j’ai vu les résultats. Je suis produit de l’impérialisme culturel français. En bon élève des Jésuites, à seize ans, j’étais trotskiste – je vous rassure, j’ai très nettement changé sur le plan intellectuel – mais j’ai essayé de lutter contre cet impérialisme culturel français et je n’ai pas réussi. Je l’avoue, je choisis cet impérialisme qui fait de moi quelqu’un qui a un pied en Méditerranée et un pied en France. Oui, je suis européen mais je ne retrouve pas aujourd’hui l’Europe de Monnet et de Schuman. Oui, je suis européen mais j’aimerais tellement que nous abandonnions le monde de l’avoir qui est en train de l’emporter sur le monde de l’être. Et chacun de nous, en tant que responsable de la cité, doit s’engager pour qu’on puisse tout simplement remettre l’être au centre de la préoccupation. Cessons de penser à réussir dans la vie ; commençons peut-être à penser comment chacun de nous doit réussir sa vie.

___________________________

 

Leave a Reply

Your email address will not be published.