Conférence inaugurale du 20 septembre

Conférence inaugurale du 20 septembre

Le 20 septembre dernier, la conférence inaugurale du programme 2016-17 de Decere faisait intervenir sur le thème « La perception de l’Europe à l’heure du Brexit : un clivage générationnel ? » M. François Brunagel, ancien chef du protocole au Parlement Européen et président de Decere, et M. Timothée Truelle, diplomate au Ministère des Affaires Étrangères (Direction des affaires européennes). Retrouvez ci-dessous leurs interventions.

Contribution de M. Brunagel :

Sur les 65 ans d’existence de l’Europe, j’ai eu le privilège de l’accompagner pendant 43 ans en tant que fonctionnaire européen. Je fais partie de cette génération d’après-guerre qui a vu et participé à la mise en place des institutions européennes.

Parfois je m’interroge. Était-ce un rêve ? Sommes-nous, nous qui avons commencé à donner corps à ce rêve, sommes-nous de doux rêveurs un peu désincarnés, des utopistes qu’on pourrait opposer aux réalistes d’aujourd’hui. Mais que serait l’Europe s’il n’y avait pas eu des rêveurs ? C’est une constante en politique. Un projet politique réaliste est rarement fédérateur. Un projet politique ne doit-il pas être un peu au dessus de l’horizon, ne doit-il pas porter une ambition, une part de rêve pour mobiliser les foules. Ma génération ne peut plus être qualifiée de génération qui a rêvé l’Europe.

Ceux qui ont véritablement rêvé l’Europe, ce sont les rédacteurs du « Manifesto di Ventotene » en 1941 parmi lesquels Altiero Spinelli, le plus connu, ou ceux qui, comme Churchill dans son discours de Zürich en 1946, parlaient de la création des « États-Unis d’Europe » ou encore les promoteurs du congrès de La Haye qui ont fondé le mouvement européen en 1948. À partir de 1949, le rêve commence à devenir réalité avec le traité de Londres et la création du Conseil de l’Europe. On entre dans la phase de concrétisation du rêve qui ne se fait pas sans débats entre les unionistes (qui veulent simplement unir des États) et les fédéralistes. Les uns et les autres poursuivant d’ailleurs le même but : garantir la paix à long terme et la prospérité. Le débat entre unionistes et fédéralistes est toujours d’actualité.

Les hommes comme Jean Monnet et Robert Schuman en perçoivent immédiatement les limites puisqu’ils créent la CECA un ou deux ans après, non pas à l’intérieur du Conseil de l’Europe mais à côté de ce dernier. On peut se demander pourquoi ce fut ainsi. Au Conseil de l’Europe, il y avait déjà les Britanniques (comme aurait dit le Président Pfimlin). Les Allemands n’y étaient pas encore, ils ne l’ont rejoint qu’en 1950. Les Britanniques avaient imposé la théorie unioniste, c’est à dire qu’il fallait l’unanimité pour prendre les décisions. La CECA s’inspirera d’un modèle qu’on a toujours eu du mal à qualifier et qu’on a modestement appelé pré-fédéral (parce qu’on a peur des mots, surtout en France !) avec un véritable transfert de souveraineté qui d’ailleurs pour l’époque peut être considéré comme énorme. On va mettre sous une autorité commune supranationale les deux pans les plus importants de l’économie d’alors : le charbon et l’acier. On a souvent dit par la suite que l’Europe s’est faite sans les hommes, qu’elle a été imposée…. Si vous reprenez les débats, la presse des années 1951-52, vous verrez qu’invectives, franches engueulades et même coups bas grossiers (les gaullistes se joignant aux communistes pour combattre le projet) n’ont pas manqué. Il y a eu beaucoup de discussions au Conseil de la République (qui était le Sénat d’alors) ainsi qu’à l’Assemblée Nationale, ça ne s’est pas fait dans l’unanimité, mais finalement ce projet a été ratifié. Ce débat reprendra deux ans plus tard à propos de la ratification du traité de la Communauté européenne de défense. Il faut se remettre dans l’ambiance de l’époque où on parlait de possible troisième guerre mondiale. L’Union soviétique avait massé des troupes considérables aux frontières de la RFA qui, elle, n’avait pas droit à une armée.C’est parce qu’on se posait la question du réarmement de l’Allemagne qu’en France le Président du Conseil d’alors – René Pleven – prend une initiative. Il propose la création de la CED, Communauté européenne de défense, en pensant qu’il était préférable d’avoir une armée allemande encadrée par un traité collectif plutôt qu’une Allemagne désarmée. Une fois de plus le débat est acharné. J’ai encore eu des témoignages d’amis qui m’ont raconté que ce débat était omniprésent, dans les réunions entre copains, dans les bistrots des villages, dans les réunions de familles…. On ne peut pas dire que l’Europe n’a pas généré le débat à ce moment là. On sait comment ça s’est terminé ; Mendès-France était Premier Ministre à l’époque et le 30 août 1954 l’Assemblée Nationale rejette la ratification du traité de la CED, traité pourtant initié par la France, solennellement signé. Une nouvelle fois, gaullistes et communistes ont uni leurs forces pour combattre le projet d’armée européenne et finalement ça a capoté. Il faudra quarante ans (traité de Maastricht) pour que l’on reparle enfin d’un possible effort européen de défense et de sécurité.

Mais les Pères fondateurs ne désarment pas et ils se retrouvent dès 1956 à Messine pour concevoir ce qui deviendra la CEE, Communauté économique européenne. Leur démarche est alors très pragmatique. Puisqu’il n’a pas été possible de faire l’Europe par le haut, parce qu’une armée européenne aurait supposé un pouvoir politique européen, faisons la par la base sur le modèle de la CECA en unissant de façon toujours plus étroite les économies et un jour de cette union économique découlera naturellement une union politique. Aujourd’hui, nous savons que ce raisonnement est faux ; il fallait l’expérimenter. D’une union économique aussi poussée soit-elle ne découle pas automatiquement une union politique.

Voilà quel était le décor de mes années d’étudiant ; j’ai commencé mes études à la faculté de droit de Strasbourg en 1965. À cette époque, le Général de Gaulle s’est encore ingénié à nous distraire un peu en refusant le passage au vote à la majorité qui était programmé pour 1966 (crise de la chaise vide). En ballottage au premier tour de l’élection présidentielle où Jean Lecanuet portait haut l’étendard de l’Europe, il a assoupli sa position pour que la France puisse reprendre sa place au Conseil des ministres en janvier 1966. Passée cette crise, l’Europe était alors sur les rails.

Notre démarche n’était pas une démarche de pères fondateurs, c’était une démarche d’adhésion et une adhésion à une idée formidable, porteuse de promesses de paix, de prospérité, de liberté…. Le traité de Rome instituait les trois grandes libertés, libre circulation des marchandises, des capitaux et des services auxquelles allait rapidement se rajouter la libre circulation des travailleurs.

En France, la construction européenne restait une affaire de militants. J’étais militant ; je militais dans l’équipe internationale de la JEC et on m’avait demandé de la représenter au Conseil de l’Europe où nous avons été cofondateur du centre européen de la jeunesse. Nous avions le statut consultatif d’une ONG. Nous étions déjà très fiers parce que ce n’était sûrement pas à la faculté de droit qu’on militait pour l’Europe. À l’époque, les professeurs nous encourageaient à présenter les concours de l’ENA, il fallait aller à Paris. En 1968-69, ici même à Strasbourg, les cours de droit européen, les cours sur l’organisation européenne étaient des cours facultatifs. Voyez la distance parcourue ! Je crois bien avoir été le seul de ma promotion à passer les concours européens parce que j’avais un peu cultivé mes connaissances linguistiques. Par la suite évidemment, beaucoup de collègues de la faculté m’ont rejoint, mais bien des années après.

Ma perception de l’Europe !

J’avais adhéré à une philosophie politique favorable à une intégration européenne de plus en plus poussée (c’était l’objectif) mais aussi à une architecture institutionnelle qui portait ces projets et ce sont les deux points que je vais rapidement aborder.

Le développement de l’intégration européenne va rencontrer beaucoup de résistances, mais on s’en consolait puisqu’il n’est pas de grande affaire sans oppositions, disait-on, surtout après le premier élargissement. J’ai commencé à travailler dans l’UE quand nous n’étions qu’à six. Je suis arrivé à Bruxelles le 1er octobre 1972 et les anglais, danois et irlandais sont arrivés le 1er janvier 1973. Dès ce moment là, on savait que les britanniques et les danois voulaient tout simplement adhérer à une union douanière. On ne pensait pas aller au delà. Les années 1970-80 furent une décennie assez difficile : crise pétrolière suivie d’une crise économique, taux d’inflation à 15%, 15 millions de chômeurs, etc…. C’était la fin des « Trente Glorieuses ». En 1979, l’élection du Parlement européen (PE) au suffrage universel nous donne beaucoup d’espoir. Pour nous, européistes, qui militions pour cela, ça allait sonner le réveil d’une Europe qui doutait.

On voit alors arriver des personnalités aux grands charismes. Louise Weiss, Doyenne du premier Parlement, qui a fait un discours absolument extraordinaire, Simone Veil, Présidente du PE, Pierre Pfimlin bien entendu, Président du PE de 1984 à 1987 et surtout à partir de 1985 Jacques Delors. La Communauté se réveille, elle a un objectif : l’achèvement de ce fameux marché unique dont on parlait depuis 1958. En même temps, cette Europe regagne en attractivité et on accueille coup sur coup la Grèce, le Portugal, l’Espagne, pays récemment revenus à la démocratie. On réalise cet achèvement du marché intérieur avec l’ouverture des frontières le 1er janvier 1993 suivi bientôt des accords de Schengen qui sont le premier exemple d’Europe à la carte. Ce fut également l’époque du lancement d’une ambitieuse politique de recherche et développement et de programmes en faveur de la jeunesse dont le plus connu est bien entendu Erasmus. Nous sommes alors au milieu des années 80, après la deuxième élection au suffrage universel du Parlement européen (PE) qui a eu lieu en 1984 et l’arrivée à la présidence de la Commission de Jacques Delors. Les campagnes électorales successives 1979, 1984 avaient permis de constater que les registres traditionnels de la paix, de la réconciliation, de la solidarité ne fonctionnaient plus auprès de l’opinion publique pour laquelle c’était devenu des acquis. Il fallait trouver d’autres finalités à l’Europe, plus motivantes pour les jeunes générations. Dans son discours inaugural, après son élection à la présidence du PE, le Président Pfimlin qui était un ami personnel de Robert Schuman (ce qui lui valait un surcroît de légitimité, il parlait au nom de son maître) avait dit : « Si Schuman revenait, il ne créerait plus la Communauté européenne du charbon et de l’acier qui étaient les piliers de l’économie des années 50, il créerait aujourd’hui la Communauté européenne des nouvelles technologies qui seront le fer de lance du développement économique futur ». Pierre Pfimlin avait 77 ans quand il a prononcé ce discours, ça mérite d’être noté.

Petit à petit le registre historique de la paix, de la réconciliation, allait céder la place au registre de la compétitivité internationale, de la taille, du volume et de l’importance du PNB. En d’autres termes, on passe de l’émotionnel au rationnel. On s’adapte mais dans le même temps, malheureusement, on passe aussi à l’ère du marchandage, marchandage budgétaire avec la théorie du juste retour (les britanniques avec le « I want my money back » de Margaret Thatcher qui en entraînera d’autres d’ailleurs). Bref, la théorie de la solidarité en prend un fameux coup. Après des hauts et des bas, au tournant de l’an 2000, il y a un formidable moment d’exaltation avec la création de l’euro. J’ai eu le privilège de beaucoup y contribuer pour faire les campagnes de promotion dans les États membres avec Yves-Thibault de Silguy qui était le commissaire responsable du lancement de l’euro à l’époque. On tenait là un vrai symbole de l’Europe et on était très content. Je me rappelle cette phrase de Delors qui avait rencontré un paysan sur un marché qui lui disait : « Quand j’aurai des euros dans la main, je croirais enfin à ton Europe ». Eh bien, on la tenait cette monnaie !

Malheureusement, la participation aux élections européennes continuera de baisser et les élections de 2004 succédant au lancement officiel de l’euro (le 1er janvier 2002) n’ont pas connu le rebond. La participation électorale s’est régulièrement dégradée. Ça ne s’est pas amélioré avec l’accueil en 2004 et 2007 de douze nouveaux États membres jusqu’à ce que – avec les crises économique et financière suivies maintenant de la crise migratoire – l’Europe serve carrément de repoussoir.

Je ne pense que ce soit l’abandon du registre émotionnel qui soit en cause. À mes yeux, c’est l’oubli ou la mauvaise présentation de la finalité de la construction européenne qui est en cause. Cette finalité n’est pas économique ; elle est politique. Où est la vision de l’Europe ? J’avais adhéré à un projet visionnaire, à une utopie. Un jour, ici même à Strasbourg, le Recteur Dalil Boubakeur m’a dit : « Vous savez Monsieur, l’utopie ce n’est toujours que la réalité du lendemain ». Une utopie qui consistait à dépasser les égoïsmes nationaux pour construire une architecture nouvelle de notre continent, un véritable projet européen. Aujourd’hui, j’y crois encore. J’y crois parce que j’ai toujours essayé de trouver les aspects positifs des petits progrès que l’on faisait. C’est un peu l’inspiration des propositions que vient de faire J.C. Juncker dans son discours sur l’état de l’Union au PE cette semaine (14/09/2016) ou à Bratislava deux jours après. Encore faut-il pour construire se donner les instruments adéquats et j’en viens à l’architecture institutionnelle.

Jean Monnet disait : « Rien n’est possible sans les hommes, rien n’est durable sans les institutions ». Je suis évidemment attaché au système institutionnel auquel j’ai contribué pendant 43 ans. À mes yeux et aux yeux de nombreux observateurs d’ailleurs, son immense avantage est d’avoir créé un organe supranational chargé de la mise en œuvre des traités et garant de l’intérêt général ; je parle de la Commission européenne. Que n’a-t-on dit sur la Commission européenne ? Certes, son mode de désignation, sa composition, son fonctionnement, étaient critiquables et beaucoup ne s’en sont pas privés. On l’avait traitée d’organe apatride et irresponsable. Elle a été réformée ; son président est élu par le PE, ses membres proposés par les États membres sont évalués par le PE qui approuve globalement sa composition et les commissaires agissent sous le contrôle démocratique du Parlement. On ignore que la Commission, elle aussi, tient tous les mois une réunion à Strasbourg en parallèle à celle de la plénière du PE. Depuis les dernières élections européennes, le président est le leader du groupe politique qui a gagné les élections européennes, ce qui lui confère un surcroît de légitimité. C’était bien l’inspiration de ceux qui ont promu cette réforme. Le PE que j’ai servi pendant 30 ans a aussi beaucoup évolué en gagnant davantage de pouvoirs sur le plan législatif et budgétaire. On ne peut pas dire que le système n’est pas démocratique, il s’est peu à peu démocratisé surtout sous la pression du Parlement. Dorénavant le pouvoir législatif est exercé à parité par le PE et le Conseil de l’UE, ça ressemble à un système bicaméral. Même la politique agricole commune, longtemps chasse gardée du Conseil, a fini par tomber dans le droit commun. Aujourd’hui le PE vote le budget. Certes, il y a encore les perspectives financières à sept ans qui fixent les limites, mais on a supprimé cette distinction absurde entre dépenses obligatoires – sur lesquelles le PE n’avait rien à dire – et dépenses non obligatoires qui ne représentaient qu’environ 40% de l’ensemble du budget. Environ 80% de la législation qui règle notre vie quotidienne est d’origine communautaire, les mesures les plus importantes, celles concernant la fiscalité notamment, restent de la compétence des États ; ça fait partie de mes regrets ! Certaines avancées institutionnelles m’ont beaucoup déçu, mais en même temps d’autres ont suscité beaucoup d’espoir car j’y ai toujours cherché le côté positif. Ma génération aurait voulu un président pour l’Europe ; on a eu un président du Conseil européen ; c’est un progrès ! Mais le système de la présidence tournante du Conseil de l’UE – qui change tous les six mois – est resté, à l’exception notoire du Conseil des Affaires étrangères. On aurait voulu un ministre des Affaires étrangères de l’Union, on a eu un Haut Représentant pour les affaires étrangères et la politique de sécurité. On peut encore trouver beaucoup d’autres sujets de mécontentement ou de satisfaction. J’ai le sentiment qu’on avance selon la théorie des petits pas chère à Jean Monnet et à Robert Schuman. Lisez, relisez la déclaration du 9 mai 1950 de Robert Schuman ; c’est une référence irremplaçable. Robert Schuman avait dit : « l’Europe ne se fera pas d’un coup, ni dans une construction d’ensemble, elle se fera par des réalisations concrètes créant d’abord une solidarité de fait ».

Juridiquement, une institution est un organe doté d’une volonté distincte de la somme de ses composantes. Une institution a une volonté autonome à partir du moment où elle est mise en place et travaille selon les objectifs qui lui ont été assignés. On compte beaucoup sur les institutions pour consolider l’Europe. On s’en rendra probablement compte au moment du Brexit, quand enfin il interviendra.

Pour conclure, j’ajouterai qu’après 45 ans de contribution à l’édification de l’Europe, je pense qu’il faut mesurer les progrès accomplis et ma perception de l’Europe aujourd’hui, c’est une Union qui a reçu des transferts de souveraineté considérables et qu’elle administre pour le bien de la population à laquelle elle a ouvert des horizons de libertés extraordinaires. Je ne vais pas refaire tout le catalogue des choses positives que l’Union nous a apportées. À l’inverse, je me dis si ce n’est pas le bon chemin, quel serait l’alternative ? Que notre continent retombe dans les ornières du nationalisme qui conduit inévitablement aux affrontements, voire au delà. Je continue aussi de croire qu’il faut un moteur à l’Europe. Le Président Pfimlin en 1962 – je le cite beaucoup parce que, croyez-moi, il était prophétique – en tant que Président de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe a fait un grand discours dans lequel il disait qu’il faudra à l’Europe un noyau solide – il n’a pas dit dur – sur ses convictions qui devienne le moteur d’une Europe différentiée, c’est à dire permettant que les uns aillent plus vite que d’autres dans leurs désirs d’intégration. Enfin, j’espère qu’il y aura des hommes suffisamment convaincus et convaincants pour dire définitivement que l’UE n’est pas une option ; elle est là !

 

Contribution de M. Truelle :

Parler d’expérience quand on s’exprime après M. Brunagel, qui a participé à tant de moments de la construction européenne, me semble difficile. Mon expérience dans le poste que j’occupe à la direction de l’Union européenne du ministère des Affaires étrangères se limite à trois années donc j’étais très admiratif quand M. Brunagel a dit qu’il avait connu l’Europe à six.

[…] Bref, est-ce que je perçois un clivage générationnel sur l’Europe ? Je voudrais vous dire comment je ressens la chose en mêlant une réflexion un peu théorique à mon expérience quotidienne tout en précisant que je parle plus en tant qu’européen qu’en tant que diplomate et que ce que je vais dire ne reflète que ma position personnelle.

De ce que je vois du fonctionnement des institutions ou du rapport de la population à l’Union, je ne crois pas que ce soit l’âge qui soit la principale source de clivage. Dans mon quotidien professionnel, l’un des principaux clivages est un clivage entre les jeunes États membres et les anciens États membres. C’est un clivage assez complexe puisque, d’un côté, les jeunes États membres sont beaucoup plus attachés à l’Union que les anciens. La moyenne d’opinions positives sur l’UE dans les populations des 28 États membres est de 41%. En Roumanie, c’est 65%, en Pologne, en Bulgarie, dans tous États baltes, c’est presque 60% alors qu’en France c’est 37%. D’un autre côté, il y a chez ces jeunes États membres une sorte d’adolescence, c’est à dire un vrai attachement avec une certaine insolence vis à vis des institutions parce qu’il n’y a un attachement historique différent peut-être moins sentimental. Les anciens États membres ont un attachement quasiment filial et sentimental aux institutions mais les populations sont beaucoup moins attachées à l’Union en tant qu’objet politique. C’est le premier clivage que je vois et la crise migratoire a vraiment été le révélateur de ces tensions. C’est la principale source de tensions et de perceptions différentes dans l’Union. C’est vrai sur les migrants, c’est vrai sur le climat, c’est vrai sur l’État de droit, sur des points qui font ruptures.

Il me semble que le deuxième clivage est plutôt socio-économique que générationnel. On l’a vu en France dès le référendum de 2005 avec la France des villes contre la France des campagnes, la France qui a fait des études contre celle qui n’en n’a pas fait. En fait la France qui vit les bénéfices de l’Union au quotidien contre celle qui peut-être en bénéficie mais qui ne le sait pas et à qui on ne le dit pas ou peut-être ne le comprend pas et qui a peur de l’Europe quand l’autre partie y voit une chance.

Pour moi, ces deux clivages sont plus importants que l’âge. On peut faire beaucoup d’autres segmentations dans la perception de l’Europe. Mais je pense que vous avez raison de poser le sujet de cette façon parce que l’âge reste vraiment un critère. Le PE a commandé en 2014 une grande étude sur les jeunes et l’Europe qui montre quelque chose d’assez particulier qu’on retrouve d’ailleurs chez les jeunes Britanniques qui ont été voter – ou pas, c’est peut-être ça le sujet d’ailleurs ! – en juin pour le référendum. D’un côté, les jeunes, beaucoup plus que le reste de la population, se disent évidemment européens mais, d’un autre côté, se mobilisent peu sur des sujets relatifs à l’Europe. On l’a vu dans le référendum britannique, c’est la cohorte des 18-30 ans qui a le plus voté en faveur du « remain » et c’est dans cette même cohorte qu’on s’est le plus abstenus (60% des jeunes ne sont pas allés voter). D’après l’enquête du PE, 70% des jeunes disent qu’ils ont une image positive de l’Union et qu’ils se sentent européens mais 45% disent qu’ils sont exclus du système politique. Ce sentiment de marginalisation a pu conduire à ce résultat assez emblématique dans ces élections britanniques où ce sont les plus pro-européens qui se mobilisent le moins. Comment l’expliquer ?

Les jeunes sont probablement les principaux bénéficiaires de la construction européenne, c’est la première génération qui n’a jamais connu de conflit. J.C. Juncker l’a très clairement dit dans son discours sur l’état de l’Union ; depuis le début de la construction européenne, l’Europe a connu la plus grande période de paix de son histoire, le succès d’Erasmus est redit, répété à souhait….Pour ma génération, ce sont des évidences et on ne se bat pas pour des évidences parce qu’elles ont toujours été là. Ce n’est pas mobilisateur, ce n’est pas un instrument de conquête. Ce qui me frappe dans mon quotidien professionnel, ce sont les jeunes diplomates polonais, ou croates qui n’ont pas du tout ce sentiment d’évidence parce que les cicatrices sont beaucoup plus fraîches. Le sentiment d’adhésion et la conviction de la valeur ajoutée immédiate de l’Union est une réalité physique vécue chez eux, ce qui n’est pas le cas chez les jeunes Français de ma génération.

Les jeunes Français sont attachés à l’Europe mais pas forcément aux institutions européennes. Il y a une tension qui se créée entre le « oui, évidemment, je suis européen ! » et la difficulté d’adhérer à l’Europe « institutionnelle ». On voit alors se faufiler des discours politiques assez pernicieux qu’on entend à droite comme à gauche, et pas seulement dans les partis extrémistes, sur « j’aime l’Europe, mais pas celle-là ! ». Les institutions sont perçues comme trop éloignées des réalités vécues par la population même si cela est faux, mais c’est l’image qui en est donnée et c’est celle qui s’imprime dans l’imaginaire. Tout cela amène une forte perte de crédibilité. Ajoutons à cela le sentiment que les peuples ne sont pas toujours entendus par les institutions et cela facilite la communication de tous ceux qui veulent faire du mal à l’Europe. Je crois qu’il est important que le Brexit se matérialise parce qu’on va pouvoir continuer à laisser dire que même quand on demande de sortir, on ne sort pas et ce sera dramatique pour l’ensemble de ceux qui veulent continuer à faire vivre l’Europe.

Avec ce constat un peu triste, je voudrais quand même finir sur des messages plus positifs parce que je partage avec vous la conviction que le projet européen doit et peut et va être défendu. Je crois d’abord qu’il est important de dire que la maladie dont je parle n’est pas seulement celle de l’Europe, c’est la maladie des systèmes politiques modernes en général avec une vraie désaffection des démocraties représentatives en Europe mais aussi aux USA et dans le monde occidental, avec une défiance vis à vis de l’État, de la parole politique qui, si elle existe au niveau des États, est encore renforcée au niveau de l’Union avec ses 28 États souverains, libres avec leurs spécificités. C’est donc normal que l’Union soit compliquée et c’est normal que les citoyens défiants vis à vis de leur propre État le soient aussi vis à vis de l’Union. Mais pour autant je crois vraiment qu’il y a urgence à mettre encore plus de politique dans la construction européenne, on écartera aussi en partie les fiefs technocratiques qui se sont construits dans de nombreux endroits de l’Union sur la démission progressive l’engagement politique. Il y a des bureaucraties qui se sont épanouies parce qu’elles ont dans l’Union des capacités de pouvoir qu’elles auraient peu dans d’autres endroits de l’administration. Refaire de la politique, cela veut dire reprendre des risques, redonner l’occasion à l’Union d’avoir les débats enflammés dont parlait M. Brunagel pour la CED. Il faut qu’à nouveau des gens soient capables de combats passionnés sur l’Europe tout en la défendant et que ce ne soit pas seulement ceux qui la détestent qui se manifestent. Il faut qu’à nouveau des hommes politiques prennent le risque de mettre la construction européenne sur le devant du débat et pas seulement pour dire « on reste ou on sort », mais pour dire ce qu’on veut en faire et comment on va la faire. Il y a peut-être des signes tout simples qui pourraient être donnés. Par exemple, pourquoi ne pas nommer un ministre de l’Europe et l’installer à Bruxelles. C’est une piste, un signe mais d’autres pourraient être explorés. Si on pouvait dire il y a en permanence un ministre à Bruxelles, je pense que cela pourrait renforcer la visibilité du message. En tout cas, il faut prendre des décisions claires et il faut réfléchir à des modalités plus claires pour faire participer les citoyens. Il y a probablement un chantier énorme à faire sur la capacité de participation directe des citoyens à la vie européenne en utilisant les technologies numériques.

C’est une banalité aujourd’hui de dire que l’Europe fait face à un retour de l’histoire, que la violence est à nouveau aux portes de l’Union, voire même à l’intérieur. Je partage avec vous cette conviction que devant toutes ces menaces, seul, on sera extrêmement faible.

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