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Conférence « La religion, identité ouverte ou fermée ? »

Le 2 février 2017, Decere recevait au Palais Universitaire de Strasbourg Emmanuel Pisani (islamologue, membre de l’IDEO (Le Caire), Directeur de l’ISTR de Paris) et Jean-Pal Willaime (Sociologue des religions, Directeur d’études émérite à l’École Pratique des Hautes Études (Groupe Sociétés, Religions, Laïcités, Paris)) pour une table-ronde sur « La religion, identité ouverte ou fermée ? ». Retrouvez ci-dessous un compte-rendu de  leurs interventions.

Contribution de E. Pisani

Le fr. Pisani introduit son propos en citant trois confidences de Jacques Jomier (1914-2008), Père dominicain, l’un des trois grands fondateurs de l’Institut Dominicain des Études Orientales (l’IDEO) du Caire. Il est celui qui a le plus travaillé la question théologique.

Ces trois confidences sont extraites d’un ouvrage intitulé Jacques Jomier. Confidences islamo-chrétiennes. Lettres à Maurice Borrmans (1967-2008) et publié aux éditions Chemins de dialogue en novembre 2016. Ce livre regroupe une trentaine d’années de correspondance avec le Père Borrmans, lui aussi islamologue enseignant à l’Institut pontifical d’études arabes et d’islamologie (Pisai) à Rome. Du point de vue du statut des textes, il y a un intérêt particulier : le Père Jomier y livre des réflexions dans des expressions qu’il n’aurait probablement pas utilisées en public. On trouve dans ces 208 lettres à trois reprises l’expression religion fermée, religion ouverte.

Lettre 124. « Le signe de l’exclusif dont vous parlez est une caractéristique de tout groupe fermé, de tout nationalisme. L’islam n’est pas un nationalisme territorial ni un racisme car il est ouvert à tous. Il est universel en puissance, mais en acte, c’est un nationalisme religieux. L’islam est une nationalité, enseigne Mohamed Abduh, clos sur lui-même comme tout nationalisme. On apprend aux fidèles à être en garde contre ceux du dehors avec une sorte de complexe d’encerclement. Mais en dehors de cela, les gens simples prient le Seigneur, le Maître infiniment bon que l’on aime servir. »

Lettre 152. « Il serait bon de donner une définition simple, vraie de l’islam que puissent retenir les chrétiens. Car le dire un monothéisme, sans préciser, est source d’erreur. C’est un monothéisme affiché avec en plus l’adhésion à un ordre social sacralisé et qui exclut toute autre forme de monothéisme, donc le christianisme et le judaïsme. Faut-il dire un monothéisme de combat, un monothéisme exclusif ? Réfléchissons y car la question me semble très importante. »

Lettre 159. La présentation par Frédéric Boyer de l’islam comme prêchant l’amour et l’adoration du Dieu unique est assez christianisante. Et la suite oublie la grave question de l’islam, communauté fermée sur elle-même et dans laquelle instinctivement seul le musulman est reconnu comme vraiment homme ».
Au cours du XIXème siècle, certains musulmans se sont attachés à proposer une réflexion analytique pour rendre compte du déclin de l’islam. On trouve parmi eux Mohamed Abduh. La problématique est celle de l’intelligibilité du déclin islamique. Comment se fait-il que l’islam qui fut une telle civilisation, porteur de tant de science, se retrouve aux XVIII-XIXe siècles dominé par l’occident avec la colonisation de l’Égypte, du Maghreb et d’autres pays ? Les réformateurs s’inscrivent dans un projet de renaissance (Nahda).

Le Père Jomier a étudié ce mouvement et les commentaires du Coran qui en ont été élaborés. Il a noué des amitiés très sincères, très fortes avec des savants sunnites qui gravitaient à al-Azhar.

Ces trois citations peuvent aider à distinguer les questions afférentes à la problématique posée concernant l’islam.

1/ Tout d’abord, il y a la question de l’exclusivisme. Est-ce que l’islam est une religion dans sa théologie fondamentalement exclusiviste ? C’est à dire qui n’intègre l’autre que dès lors qu’il est compatible avec son dogme et sa pratique. Contrairement au christianisme, la profession de foi musulmane, la  »chahada », est très courte :  »Il n’y a pas d’autre Dieu que Dieu et Mohamed est son prophète. » Tout est dit. Dans le christianisme, le credo est issu d’une longue élaboration et s’est construit dans un contexte de polémiques. Les premières divisions dans le christianisme, c’est la question du credo.

En revanche, on a du côté de la pratique musulmane, de nombreux débats, des tergiversations en tout genre, la pratique n’étant pas seulement une question de rituel, mais une question de vie quotidienne. Comment parler ; se comporter ; faire telle ou telle activité ? Un jeune rencontré dans le cadre d’une intervention auprès d’une cellule de déradicalisation, disait : « moi, ce que j’ai aimé dans l’islam, c’est que le matin lorsque je me lève, je sais ce que je dois faire et je sais ce que je dois faire jusqu’au soir, quand je me couche ».

Dans cette définition d’une orthopraxie intégrale, se pose alors la question de la place de l’inculturation, au sens de la relation entre la religion et la culture dans laquelle elle prend naissance et se développe, s’intègre éventuellement. Y a-t-il une réinterprétation de la foi (ou de la pratique) à la lumière de la culture dans laquelle s’insère la religion ? Y a-t-il un espace pour repenser l’islam à partir des contextes culturels dans lesquels il se développe, prend corps ? Y a t-il un lieu de  »bricolage » d’influences réciproques ?

Le rapport à la culture est pluriel. L’histoire révèle l’existence d’un courant de l’islam qui se méfie très fortement de toutes ces influences culturelles. Nombre d’auteurs musulmans arabes se sont toujours méfiés des cultures non arabes : ils y ont vu la possibilité de dénaturer le message singulier apporté par l’islam. C’est ainsi qu’à l’époque mongole au XIIIe siècle, les savants musulmans arabes ont promu la clôture de l’iǧtihād’ (effort d’interprétation, de relecture) parce qu’ils voyaient, dans la venue des mongols et de leur conversion, le risque d’apports culturels spécifiques allant dénaturer l’islam. L’un des grands représentants est Ibn Taymiyya (1263-1328).

Si l’islam arabophone aura tendance à être « fermé », l’islam ne saurait se réduire à cette dimension. L’Indonésie est le pays du monde comptant le plus de musulmans. Quand on se rend en Indonésie ou en Inde, ou au Pakistan, ou même en Afghanistan, on s’aperçoit que l’islam qui y est vécu, l’islam qui y est parfois prêché, relève de prédications peu conformes à l’islam de la ville de La Mecque ou celle de Médine.

Dans la Constitution de l’Indonésie, les cinq grands principes énoncés sont la croyance en un Dieu unique, une humanité à construire, une humanité qui doit être juste, l’importance de l’unité, de la démocratie, de la justice sociale : il n’est pas question d’islam. Dans ces cinq grands principes, il y a la reconnaissance de l’unité dans la diversité des religions, donc il y a une place pour l’autre et cela est extrêmement important. Il y a une singularité nationale à prendre en considération dans le débat que nous avons aujourd’hui en Europe avec un islam d’Europe ou un islam en Europe, avec l’islam de France ou l’islam en France.

Qu’en est-il de la place de l’altérité, de la place de l’autre en islam ? S’il y a cette pensée de l’autre, on est dans une ouverture alors que si l’autre est nié au point même de ne pas être pensé, alors on est dans une religion fermée. Dans le Coran, il y a la reconnaissance de l’altérité, la reconnaissance de la pluralité des religions. Trois versets sont mentionnés :
À chacun une orientation vers laquelle il se tourne. Rivalisez donc dans les bonnes œuvres. Où que vous soyez, Allah1 vous ramènera tous vers Lui, car Allah est, certes Omnipotent. (2.148)
À chacun de vous Nous avons assigné une voie et un plan à suivre. Si Allah avait voulu, certes Il aurait fait de vous tous une seule communauté. Mais Il veut vous éprouver en ce qu’Il vous donne. Concurrencez donc dans les bonnes œuvres. C’est vers Allah qu’est votre retour à tous ; alors Il vous informera de ce en quoi vous divergiez. (5.48)
Et si Allah avait voulu, Il aurait fait [des hommes] une seule communauté. Mais il fait entrer qui Il veut dans Sa miséricorde. (42.8)

Cet appel à se surpasser, à une émulation dans le bien se retrouve chez le penseur du douzième siècle al-Ghazali et qui fut comparé à St Thomas. Ainsi, par exemple, non seulement il cite le hadith, mais il chante aussi des apophtegmes des Pères du désert, il cite des réformes qu’approuve le peuple hébreu, jusqu’à faire référence à la parabole bouddhiste des aveugles et de l’éléphant… qui montre que l’on ne possède pas tout de la vérité.

2. Dialoguer veut dire être en mesure d’écouter l’autre. Le dialogue n’est pas une succession de monologues. Le dialogue n’est pas un discours apologétique pour convaincre l’autre de la vérité. Il faut distinguer le dialogue dialectique à la Socrate du dialogue dialogal. Le dialogue interreligieux pose la conviction que l’autre peut apporter des lumières de vérité. La parabole de l’éléphant ne nous dit pas autre chose.

3. L’idée de la ‘fitra’ : c’est à dire l’idée que tout homme naît musulman. Au moment où Dieu crée l’homme, l’homme fait acte d’islam et s’abandonne à Dieu. Il le reconnaît comme son Seigneur. Mais cet acte est oublié. Pour des raisons sociologiques et historiques, l’enfant devient chrétien, devient juif, devient bouddhiste, devient athée. Mais initialement il était musulman. La question que pose les théologiens musulmans et qui va justifier la mission en islam est de retrouver ce contrat originel passé avec Dieu. La question est alors la suivante : le non-musulman serait-il un sous-homme ? La question est d’une grande gravité quand on voit les exactions commises par Daech sur les chrétiens ou les yézidis : celui qui est crucifié, celui qui est torturé, celui à qui on coupe la tête, n’est pas un homme.

Mais du point de vue anthropologique, on trouve aussi l’affirmation d’une égale dignité de tout homme, fondé sur le don du ‘ruh’, du souffle spirituel : c’est lui qui constitue l’unité du genre humain.

4. La question de l’ouverture de l’islam aux sciences sociales et à la philosophie. Qu’en est-il de la philosophie, de la place de la raison, par exemple dans la manière dont on pense sa propre religion ?. Là aussi, les situations sont contrastées. L’histoire témoigne de l’intérêt pour la discipline. La ‘Bayt al-Ḥikma’ au début du IXe siècle, la maison de la sagesse a été édifiée sous l’impulsion du Calife Al-Ma’mun : il invita les traducteurs à traduire les philosophes grecs. Certes, le projet ne fut pas sans discussions et débats : certains refusèrent de traduire cette philosophie qu’ils accusaient de porter atteinte à la lecture du Coran.

Aujourd’hui, la question de l’ouverture à l’autre doit être pensée ainsi que celle de la place des sciences sociales et de la philosophie. La philosophie est tellement absente d’al-Azhar, la grande université du monde sunnite du Caire ! Il y a certes quelques tentatives qui restent extrêmement marginales. Avant même de parler de l’approche historico-critique du Coran, l’approche historico-critique de la Sunna (les dires et les paroles du prophète Mahomet) devrait être moins difficile puisqu’il ne s’agit pas des paroles de Dieu. Or la Sunna fait partie des grandes sources de l’islam pour ce qui est de la définition de l’orthopraxie. J’agis de telle manière parce que Mahomet a agi de cette manière.

Bien sûr qu’on ne pas dire que l’islam est une religion fermée ou une religion ouverte. Quand on regarde l’histoire, le Coran, quand on regarde le soufisme avec cette ouverture à la transcendance, c’est un acte dans lequel toutes les religions peuvent se rejoindre. Des éléments témoignent de cette capacité d’ouverture, cela reste encore aujourd’hui un défi et le défi premier est très certainement de penser l’articulation entre révélation et ouverture à l’autre et au dialogue.

1 Pour dire Dieu, Piccardo** préfère toujours le mot Allah, qui n’est pas spécifiquement islamique : les chrétiens arabes l’utilisent, tandis que les musulmans non arabes, comme les persans, les pakistanais ou les indiens se servent du mot khoda pour dire Dieu. Il cherche la particularité là où il n’y en a pas.

 

Contribution de J.P. Willaime

[…] Aujourd’hui le terme identité est souvent connoté. On l’associe à crispation identitaire, repli identitaire, communautarisme…. On pense identité comme identité citadelle, identité crispée pour se défendre contre un risque de dissolution. Pour autant, il ne faut pas oublier qu’on a tous besoin d’identité. Pour être acteur, il faut pouvoir se dire soi, se dire soi-même, en tant qu’individu qui se reconnaît dans un collectif social, politique, religieux, ou autre. Je pense au concept de l’identité narrative employé par Paul Ricœur ; à titre individuel il faut d’abord s’inscrire dans un récit, un récit de sa propre vie reconnaissant ce que nous sommes à travers notre filiation familiale ou autre…. C’est parce qu’on a un récit qui permet de se poser comme individu particulier dans sa propre histoire, qu’on peut penser l’avenir et regarder au delà de tous les héritages qui ont contribué à faire ce que nous sommes. Cela vaut pour la construction de l’identité individuelle mais aussi pour la construction de l’identité collective. C’est un thème qui a souvent retenu mon attention : que fait l’Europe des héritages religieux qui ont contribué à la faire ce qu’elle est ?

Chaque individu est un complexe d’identités ; on est un homme (ou une femme) français ou allemand, alsacien ou breton, mélomane ou pas…. Toutes ces identités nous travaillent et elles sont toujours hiérarchisées. Par exemple, on se définit comme français catholique ou catholique français, musulman français ou français musulman, ce n’est pas tout à fait la même chose. Comment hiérarchise-t-on ces différentes identités ? À certains moments, on peut se sentir plus catholique ou musulman que français, mais à d’autres plus français que catholique ou musulman. Cela dépend des situations, des défis à relever et chaque personne est au confluent de toutes sortes de dimensions identitaires. Chacun construit son identité, son identité sociale, professionnelle, culturelle, nationale, européenne, son identité de parents, etc….

Ce qui est souvent contestable, c’est l’assignation identitaire. Quand par exemple, vous ne percevez d’une personne que sa religion à cause de sa tenue vestimentaire ou de tout autre signe distinctif, vous la réduisez à une seule dimension. Hors c’est un homme ou une femme, qui a une certaine profession, qui vient d’un certain pays,… Pourquoi ne retenir que sa dimension religieuse ? Il ne faut jamais perdre de vue la multiplicité des dimensions de l’identité qui définissent une personne, ce qui fait que chaque personne est singulière, unique car au croisement de toutes sortes d’identités qui définissent sa personnalité.

[…] Il me semble aujourd’hui que pour être libre, il faudrait se détacher de toutes ses identités. Certains pensent que la liberté, ce serait l’absence d’ancrage, l’absence d’identité. Dans notre société qui valorise le changement (le philosophe Paul André Taguieff parle même de « bougisme »), l’hérétique (au sens grec de celui qui choisit) est plutôt celui qui s’en tient fidèlement à une tradition, celui qui est conformiste, qui est orthodoxe. Il y a quelques siècles, l’hérétique était la personne qui n’avait pas de religion ou qui avait une autre religion que celle de la tradition religieuse dominante. Aujourd’hui plus aucune religion ne s’impose par le haut de manière exclusive. Chacun doit donc choisir ce qu’il va croire ; l’hérésie est devenue la norme, elle a été universalisée (cf Peter Berger : « L’impératif hérétique »).

La prise en compte renouvelée de l’identité religieuse est importante. Avec la sécularisation, avec le fait que de plus en plus de personnes voudraient réduire l’identité religieuse aux convictions intimes comme si elle ne concernait que ce qui se passe à l’intérieur des églises, des mosquées, des synagogues ou des temples, on pourrait penser le contraire. Or le phénomène religieux est un phénomène beaucoup plus profond, beaucoup plus complexe. Du point de vue général du sociologue, je définis la religion comme un langage symbolique de représentations, de pratiques, à travers lequel des hommes et des femmes signifient la condition humaine en relation avec les figures du divin. Les monothéismes, les polythéismes s’appuient sur les formes canoniques de la condition humaine qui donnent un sens à la vie, à la mort, qui donnent un sens aux trois dimensions que sont la signification (le sens), l’orientation dans la conduite de la vie et la sensibilité, la compassion. C’est un langage symbolique à travers lequel les uns et les autres avons été socialisés, et il faut d’abord être socialisé dans une langue avant d’envisager d’en pratiquer d’autres. […] L’identité religieuse, c’est aussi l’espace du  »nous ». Nous catholiques, nous musulmans sunnites, nous musulmans chiites, etc…. se définissent dans des espaces géographiques. On se sent en communion avec d’autres hommes et femmes qui partagent les mêmes pratiques religieuses, la même foi en Dieu, les mêmes croyances religieuses. On observe toujours un lien très fort entre la religion et la langue. Dans une paroisse catholique italienne à Paris, on observe par exemple que les italiens, bien que parfaitement francophones, apprécient beaucoup de pouvoir trouver une messe dans leur langue maternelle.

Les religions sont des fondations de sens ( »Sinnstiftung », une forme de donation de sens) à partir de livres fondateurs, la Torah, le Coran, la Bible , à partir de figures emblématiques Abraham, Moïse, Jésus, Mohamed… et ensuite il y a le parcours du siècle, la question de la transmission. Prenons l’exemple de l’identité juive. Pour un sociologue, c’est un véritable miracle social, sociologique (je manie le paradoxe) pour cette tradition que de traverser tous les siècles qu’elle a traversés, toutes les cultures qu’elle a traversées et qu’on retrouve aujourd’hui encore le juif priant comme ses ancêtres le faisaient bien des siècles auparavant. C’est un phénomène socio-historique qui est extraordinaire. Malgré toutes les transformations sociales, culturelles, économiques, les hommes et les femmes de cette confession continuent à être fidèles à des rites anciens ; c’est la puissance de la transmission. Or, qui dit transmission, dit forcément interprétation. Pour transmettre, il faut retraduire dans d’autres langues, d’autres cultures, d’autres contextes et donc les identités religieuses sont toujours en interaction avec leur environnement socioculturel. Il y a interaction avec la nécessité de retenir les notions fondatrices de la tradition dans de nouveaux contextes souvent imprévisibles. Ces reformulations sont fréquemment accompagnées de crises identitaires et une identité religieuse peut disparaître soit parce qu’elle ne communique plus assez avec l’extérieur, elle se sclérose, soit au contraire, par une trop grande ouverture et dissolution dans l’environnement. C’est assez extraordinaire que, nous les chrétiens, nous les juifs, nous constituons une chaîne de mémoire à travers les siècles en Europe. Cette identité collective, à la fois dans l’espace et dans le temps, crée du  »nous ».

[…] Une enquête sociologique atteste d’une évolution spectaculaire. En France, comme dans d’autres pays d’Europe, au sortir de la seconde guerre mondiale, il y avait une majorité de personnes qui répondaient dans les enquêtes : « oui, ma religion est la seule vraie ». Aujourd’hui en France, en Italie et d’autres pays de l’Europe, il y a 5 à 6 % des personnes qui répondent dans les enquêtes européennes : « oui, ma religion est la seule vraie ». Et il y a une majorité de personnes qui répondent qu’il y a des vérités dans chaque religion. Il y a une ouverture de l’identité religieuse contemporaine à la pluralité des religions et c’est un énorme pas dans l’évolution de cette terre d’Europe où on a beaucoup fait couler de sang au nom de Dieu, on a beaucoup tué au nom de Dieu, au nom d’identités exclusives. Aujourd’hui on est beaucoup plus dans des identités plus inclusives à l’exception bien entendu des mouvements intégristes et fondamentalistes.

J’aimerais enfin insister sur l’importance des identités religieuses dans la société actuelle, dans la situation sociétale dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui. Certains courants républicains, laïcs, voudraient que pour nourrir les valeurs de liberté, égalité, fraternité, laïcité, il faudrait se dépouiller de son identité, l’abandonner au nom des valeurs universelles qui sont évidemment extrêmement précieuses. J’ai toujours pensé que ces positions qui font peu de cas de nos ancrages identitaires, nourrissaient les crispations communautaires identitaires et, paradoxalement, le développement des sectarismes. C’est en permettant aux institutions religieuses – dans les limites de l’ordre public, de la laïcité – d’apporter leurs contributions au débat social que ces tensions s’apaiseront. Je note que dans les Institutions européennes et particulièrement au Conseil de l’Europe, on a eu l’intelligence d’associer des associations culturelles à l’élaboration de propositions à la socialisation, à l’expression des Droits de l’Homme, à la citoyenneté démocratique dans des sociétés pluralistes. Il ne faut jamais oublier que la démocratie, ce n’est pas simplement la séparation des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire, ce n’est pas simplement les droits fondamentaux, ce sont d’abord les démocrates. La socialisation démocratique a besoin de vecteurs culturels, de débats, de forums, et les religions peuvent participer à la confrontation morale, à la socialisation. Je suis très frappé qu’aujourd’hui, à une époque de désenchantement du politique, les autorités religieuses viennent au secours des politiques en rappelant qu’il est important d’aller voter, qu’il est important de faire son devoir de citoyen.

Les religions sont des ressources convictionnelles, des ressources éthiques pour participer aux débats concernant des défis très importants comme la bioéthique, l’eugénisme, etc… Elles permettent aussi d’articuler le local et le global, aussi bien dans l’islam que dans le christianisme ou d’autres religions, en s’ouvrant à d’autres horizons et à d’autres défis, la protection de l’environnement, l’écologie … qui appellent des changements radicaux de mode de vie. Identité ouverte, identité fermée, les identités religieuses sont au travail, travail de redécouverte, de reformulation pour relever les défis qui sont les leurs tout en étant des ressources importantes pour le bon fonctionnement de la démocratie.

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