Conférence « L’orthodoxie au service de l’intégration européenne » le 11/01/17

Conférence « L’orthodoxie au service de l’intégration européenne » le 11/01/17

Le 11 janvier 2017 Decere accueillait au Centre Emmanuel Mounier une conférence sur le rôle de l’orthodoxie dans l’intégration européenne, avec trois intervenants :

  • Christos Filiotis, Prêtre de la paroisse orthodoxe grecque de Strasbourg, Patriarcat Œcuménique
  • Basile Iorgulescu, Prêtre orthodoxe roumain, délégué à l’œcuménisme de l’Assemblée des évêques orthodoxes de France pour la région Est
  • Michel Kubler, Prêtre catholique, Directeur du Centre St Pierre – St André de Bucarest, ancien rédacteur en chef du journal La Croix

Retrouvez ci-dessous les interventions de chacun d’entre eux (Photos de Louis Holder) :

  

Intervention de Christos Filiotis

Le sujet proposé peut être traité avec différents points de vue : théologique, sociologique ou politique. Nous aborderons essentiellement le point de vue théologique.

[…] Dès le XIXe siècle, beaucoup d’orthodoxes ont émigré vers l’Occident pour des raisons politiques ou économiques. La mosaïque juridictionnelle des Églises orthodoxes en diaspora permettra la lente formation des Églises locales autonomes si les orthodoxes se libèrent un jour du virus de l’ethnophylétisme. D’un côté, la diaspora orthodoxe bouleverse aujourd’hui l’organisation des Églises orthodoxes mais, d’un autre côté, elle constitue l’espoir pour que les Églises autocéphales nationales orthodoxes puissent trouver le chemin vers la modernité et la postmodernité. Il faut rendre hommage à la diaspora russe. La révolution bolchevique a poussé en exil, en Europe et aux USA, plus d’un million d’émigrés dont une grande partie de l’élite culturelle et intellectuelle du pays. Ces intellectuels ont su établir des contacts avec des intellectuels occidentaux et installer un dialogue fructueux avec d’autres confessions chrétiennes.

La population orthodoxe correspond à 12% de la population chrétienne de la planète. La plupart des orthodoxes se trouvent en Europe de l’Est. Des pays majoritairement orthodoxes sont devenus membres de l’UE, la Grèce en 1981 puis Chypre, Roumanie et Bulgarie. Tous participent au Conseil de l’Europe. Certaines Églises orthodoxes ont participé aussi au mouvement œcuménique depuis sa création en 1948 au Conseil œcuménique des Églises et à la CEC (Conference of European Churches). Les adhésions à l’UE ne furent pas simples à cause du mélange du politique, de l’idéologique et du religieux. En Grèce, le parti socialiste a pris le pouvoir pour la première fois en 1981 en s’affichant contre l’entrée de la Grèce dans la Communauté européenne de l’époque. C’est une façon de rappeler que le chemin vers l’adhésion n’était pas si facile. Quel est l’apport de la théologie orthodoxe aux idéaux portés par l’Europe ? En quoi la pensée de l’Église orthodoxe peut-elle contribuer à la construction de notre maison commune qu’est l’Europe ?

La foi du concile de Chalcédoine et la construction européenne.

Bien sûr vous vous demandez : mais quel est le rapport entre un concile qui s’est tenu au Ve siècle dans une autre réalité sociopolitique et l’Europe du XXIe siècle ? Il ne faut pourtant pas oublier que la démocratie nous vient aussi de très loin. Malheureusement au XXIe siècle, nous sommes très éloignés de la question initiale, c’est à dire la question de la réalisation de cette communion unique des altérités nationales.

La situation actuelle est très grave et la manière avec laquelle l’Europe gère la crise en Grèce en obligeant les gens à la misère et au désespoir (le suicide en Grèce a augmenté de 28% pendant ces années de crise) n’est pas en accord avec cette vision. Plusieurs questions se posent alors. Pourquoi l’Europe n’a pas pu éviter une telle crise pour l’un de ses membres ? Pourquoi les efforts déployés jusqu’à présent n’ont pas abouti à une véritable solidarité ?

« Unissons l’Europe maintenant » disait le représentant du Patriarcat œcuménique, le métropolite Damaskinos Papandreou, au colloque d’Ottobeuren et il continuait : « Que fait l’Église dans le cadre d’une telle tentative ? Cette question constitue un défi aux Églises chrétiennes et spécialement à l’Église orthodoxe et à sa vision ecclésiale. L’Église orthodoxe peut-elle proposer une voie afin de donner un sens à l’unification envisagée et que cette unification puisse avoir des conséquences effectives ? »

Posons la question autrement. Comment concilier à la fois l’individuel et le collectif ? L’individuel national et le collectif européen. Pour nos hommes politiques, comment concilier autonomie étatique et intégralité européenne ? L’Église possède-t-elle – de par son histoire et sa théologie – un paradigme qui pourrait contribuer à une union non totalisante, à une union qui respecte les altérités en son sein ?

Pour analyser cette vision  »communionnelle » essentielle pour la construction européenne, nous pouvons revenir à deux notions de la foi de Chalcédoine qui ont confirmé le dogme christologique en 451. Dans la seule et unique personne du Christ, deux réalités différentes (le créé et l’incréé) ont été unies en même temps sans division – l’unité de la personne du Christ est préservée – et sans confusion, c’est à dire sans perdre leur identité et particularité propres.

Ces notions schématisées par les expressions « sans mélange, sans confusion » d’une part et « sans division, sans séparation » d’autre part peuvent nous porter à réfléchir à une approche personnaliste du rapport  »communionnel » entre les hommes au sein d’une Europe unie. […] Le « sans mélange » sauvegarde l’altérité des personnes, c’est à dire leurs libertés ; le « sans division » souligne que les personnes dans leur altérité absolue n’existent pas séparément, sans relations à l’autre mais en communion.

Ce paradigme de conciliation entre altérité et communion pourrait aider à la perspective d’une communion entre les nations européennes. Si les Églises orthodoxes choisissent de rester autocéphales d’un côté et en communion eucharistique de l’autre, elles doivent œuvrer pour préparer les sociétés de l’Europe dans la perspective de l’union. La réalité européenne, c’est aussi notre affaire. Nous pouvons rester à la marge de sa construction mais cette attitude ne correspond pas à notre qualité chrétienne.

Avec la foi de Chalcédoine, nous devons continuer à participer à la construction de l’Europe en tant qu’États de libre communion des altérités nationales. L’Église orthodoxe doit continuer à rendre l’Europe plus consciente de ce qu’elle doit être, comme apôtre particulier au sein des grandes civilisations du monde, à savoir le sens de l’existence personnelle dans la communion. Une société ouverte, mais en communion, et qui en même temps accepte les altérités d’États faibles. Ce n’est pas la satisfaction de l’intérêt propre, une attitude individualiste qui, tôt ou tard, aboutira à des tensions ou à l’isolement, mais l’intérêt du bien commun qu’il faut rechercher comme le souligne par la bouche de Saint Jean Chrysostome toute la pensée patristique.

Son propre intérêt ne se trouve pas dans sa propre satisfaction mais dans la satisfaction de l’autre. Ce récit ecclésial est à l’opposé de la culture moderne de l’individualisme selon laquelle la différence devient division et non constitutive de l’unité. Dans une telle perspective, nous pouvons intégrer nos identités nationales et culturelles dans un ensemble harmonieux en faisant une mosaïque qui peut être la beauté de la collaboration et de la recherche du bien commun. L’expérience ecclésiale peut garantir cette perspective qui continuera à promouvoir l’esprit de la collaboration et à créer ainsi la maison européenne commune. Une telle révélation fondée sur un dialogue et une collaboration permanente des altérités nationales ne peut qu’être créatrice et innovatrice. Si les peuples européens décident de s’isoler ou de se dominer les uns sur les autres, au lieu de progresser vers cette Europe communion des altérités, son existence même est en jeu.

Synodalité et démocratie

Beaucoup de théologiens, y compris occidentaux, qualifient l’Église orthodoxe d’Église des conciles. La synodalité, c’est l’âme de l’orthodoxie. Toutes les questions relatives au fonctionnement des Églises orthodoxes entre elles, se traitent au niveau conciliaire. C’est une attitude très ancienne et c’est au cours des premiers conciles que se met en place le vote à la majorité pour élire les canons de l’Église, pour les élections épiscopales… Même si deux ou trois font de l’opposition par pur esprit de contradiction, le vote observe la décision de la majorité.

Il y a deux ans, dans un discours à l’université de Thessalonique, le président du parti socialiste grec a posé cette question. Comment la démocratie de l’époque de Périclès est-elle arrivée jusqu’à nos jours ? Il y a quand même 2000 ans. Cette idée de démocratie a traversé le premier millénaire grâce à la synodalité du concile œcuménique, grâce à ce système d’administration de l’Église. Il y a beaucoup de citoyens et de théologiens qui insistent sur le lien entre synodalité et démocratie. Bien évidemment, la synodalité ne s’identifie pas complètement à la démocratie, il y a cette dimension verticale dans la synodalité qui n’existe pas dans la démocratie.

Il est important de signaler un autre élément significatif pour la démocratie participative. Si lors d’un synode, la majorité des évêques prenaient des décisions qui n’étaient pas en accord avec l’expérience du corps ecclésial dans son ensemble, ces décisions pouvaient être déclarées nulles car les élus et les gardiens de la vérité ecclésiale étaient en dernière instance le peuple. Un processus vital pour la vie de l’Église qui repose sur la participation de l’ensemble du peuple.

La synodalité porte en elle l’idéal démocratique, c’est toujours un paradigme pour la démocratie.

 

 

 

 

 

Intervention de Basile Iorgulescu

L’Union Européenne compte actuellement quatre pays dont la majorité de la population est orthodoxe – Grèce (année d’adhésion 1981), Chypre (2004), Bulgarie et Roumanie (2007) – auxquels s’ajoutent les orthodoxes des Églises autocéphales des autres pays membres, ce qui porte le nombre d’orthodoxes dans l’UE à environ 50 millions.

On ignore trop souvent en Europe occidentale, que l’Orthodoxie se compose de quatre expressions ou familles orthodoxes : grecque, arabe, slave et latine.

Bien qu’on ne dispose pas de statistiques précises, on peut estimer la population orthodoxe dans le paysage ouest-européen. En France, le nombre d’orthodoxes serait d’environ 500.000 (estimation très approximative) avec environ 240 paroisses. Dans les Iles britanniques : 250.000 à 300.000, avec 217 paroisses, surtout en Angleterre (faible nombre au Pays de Galles, en Ecosse et en Irlande). En Allemagne : 1.200.000 (dont 400.000 Grecs et 350.000 Serbes), probablement plus de 300 paroisses. En Suisse : plus de 130.000 avec une cinquantaine de paroisses. En Belgique : 70.000 à 80.000 ; plus d’un millier au Luxembourg. Il y aurait environ 20.000 orthodoxes aux Pays-Bas, 50.000 à 60.000 en Suède. Mais le plus grand nombre se trouve en Italie et en Espagne ; plus de deux millions.

L’installation de ces communautés orthodoxes dans l’ouest-européen n’est pas sans conséquences pour elles-mêmes et leurs voisinages ; ouvertures de dialogues et actions communes, mariages mixtes, dissipation de nombreux préjugés et stéréotypes.

Toutefois cette intégration et évolution ne s’est pas faite sans peine. Dans les années 1990, l’ouvrage – Le choc des civilisations (1996) – de Samuel Phillips Huntington, professeur américain de sciences politiques, parle des obstacles religieux qui empêchent l’unification de l’Europe, définissant la Grèce (à l’époque, le seul pays membre de l’Union européenne) comme une « anomalie », un « outsider parmi les organisations occidentales ». Cette position semble tributaire d’une compréhension assez répandue de l’histoire : celle des deux aires de l’Europe – Occidentale et Orientale – s’opposant à la fois religieusement (Catholiques et Orthodoxes) mais aussi politiquement (Empire Byzantin et Empire romain d’Occident). La ligne de séparation part de l’Europe du Nord et passe par la Pologne, la Hongrie, la Croatie. Il ne faudrait peut-être pas oublier que l’Europe s’est construite pendant des siècles grâce aux apports complexes des deux aires (par exemple le Code de Justinien, Corpus Juris Civilis, connus sous le titre de Les Basilicales.).

Quoiqu’il en soit, lorsqu’on parle des fractures de l’Europe, on place presque toujours en tête « la division religieuse entre le catholicisme – avec ses fractures internes protestante et réformée – et l’orthodoxie » (citation d’un article de Vlad Constantinesco).

Il faut cependant nuancer. De nombreux progrès ont été réalisés depuis l’adhésion des pays cités.

Tout d’abord, voyons ce que les Orthodoxes ont appris grâce à l’Europe :

  • La décennie parcourue par la Bulgarie et la Roumanie au sein de l’Union européenne a contredit de nombreux préjugés et a apporté des corrections sévères à des prédictions pessimistes quant à la compatibilité de l’Orthodoxie avec les valeurs européennes. Mais compatibilité ne veut pas dire identité, il faut plutôt parler de diversité.

  • Les États européens à majorité orthodoxe, autrefois dominés par le quasi-monopole de l’Église orthodoxe (tentée par le statut d’« Église nationale »), ont appris à se doter d’une législation interne appropriée afin de gérer la diversité religieuse.

  • Les orthodoxes ont réalisé un sérieux effort d’adaptation ; à la diversité religieuse, à l’égalité de tous devant la loi, à la liberté d’expression avec ses nombreuses conséquences, à l’éclaircissement des positions face aux apports venus de l’Occident, etc…

  • L’Église orthodoxe a participé activement aux trois assemblées œcuméniques européennes et en a été hôte de la troisième : Bâle (ville à majorité protestante) en 1989, « Justice et Paix » ; Graz (ville à majorité catholique) en 1997, « La réconciliation, don de Dieu et source de vie » ; Sibiu (ville à majorité orthodoxe) en 2007, « La lumière du Christ brille pour tous. Espoir de renouvellement et d’unité en Europe ».

  • Le récent Concile panorthodoxe (Crète, 2016) doit beaucoup à l’Union européenne.

  • Certaines Églises orthodoxes (notamment l’Église orthodoxe roumaine) ont essayé de se doter d’une hiérarchie formée non seulement dans des institutions de théologie orthodoxe, mais également dans des facultés catholiques, protestantes, etc… situées en Occident, afin d’acquérir une vision plus adaptée de la situation actuelle.

  • L’engagement dans l’interreligieux (Conseil des cultes de Roumanie sous l’impulsion européenne ; voir le discours du patriarche Daniel de Roumanie devant l’Assemblée Parlementaire du Conseil de l’Europe en avril 2011).

  • L’Orthodoxie doit maintenant gérer un aspect qui ne lui posait aucun problème par le passé : le rôle des milieux monastiques, extrêmement réactifs lors des engagements sociaux, œcuméniques et notamment interreligieux (les moines sont très populaires dans les pays à majorité orthodoxe, ils se considèrent les gardiens de la foi et expriment fréquemment leurs opinions voire leur opposition).

  • Grâce à l’Europe, les orthodoxes participent plus qu’avant aux actions de solidarité humaine avec les autres Églises et les mouvements philanthropiques (humanitaire, social, etc…)

L’Europe a appris à son tour à mieux connaître les orthodoxes et je peux témoigner de l’évolution entre le moment de mon arrivée en France, il y a 32 ans, et aujourd’hui.

À propos des préjugés constatés, je citerai le « césaro-papisme », formule héritée de la solidarité entre empereur et patriarche à l’époque byzantine. Dans les années 1990 et les premières années de notre siècle, ces craintes furent exacerbées sur fond de guerre civile en ex-Yougoslavie, où l’Église orthodoxe a oscillé au début entre un engagement nationaliste et une position de neutralité. Le statut d’Églises nationales a surgi notamment dans les régions balkaniques au XIXème siècle, lors de l’éveil des nationalismes. À présent, la situation évolue rapidement vers l’intégration dans l’Europe occidentale avec une société pluraliste à caractère ”laïque” (le cas de la Roumanie).

Parmi les reproches que l’Europe fait à l’Orthodoxie, on peut entendre l’héritage byzantin trop évident, le manque d’unité interne, la soumission à l’État (craintes justifiées lors de la guerre en ex-Yougoslavie, de moins en moins actuellement), l’ethno-phylétisme, le fondamentalisme, le manque d’ouverture (le monachisme).

D’un autre côté, l’Orthodoxie reproche à l’Occident de l’avoir ignorée chaque fois qu’elle avait besoin d’appui (domination ottomane, communisme), l’abandon des valeurs spirituelles, le relâchement de la morale, le sécularisme, le matérialisme.

Et l’Union européenne renvoie dos à dos toutes les Eglises lorsqu’il s’agit de reconnaître ses racines chrétiennes, alors qu’elle a pour patrons trois saints chrétiens : Cyrille, Méthode et Benoît. Cependant, les Eglises orthodoxes ont déclaré qu’elles entendaient maintenir un dialogue ouvert avec tous les organismes européens relevant de l’Union européenne ou du Conseil de l’Europe.

Intervention de Michel Kubler

[…] J’aborderai d’abord le cadre historique et géographique de l’Orthodoxie en Europe, puis la marque de la théologie et en particulier de l’ecclésiologie byzantines sur cette réalité, et enfin, sur un plan plus pragmatique mais assez prégnant, l’un ou l’autre aspect stratégique qui n’est pas sans influencer toute cette problématique.

Questions d’histoire…et de géographie

Quand on évoque les fameuses « racines chrétiennes » de l’Europe, on évoque bien des réalités (du Saint Empire au drapeau de l’Union) et des figures (de Schuman à Delors, en passant par Adenauer et De Gasperi) situées exclusivement en Occident, voire dans le catholicisme ! Tout juste invoque-t-on parfois les saints frères Cyrille et Méthode, proclamés co-patrons de l’Europe par Jean-Paul II en 1980, pour faire un peu droit à l’Orient…

Sur les quatorze Églises autocéphales formant l’Orthodoxie mondiale, dix sont situées sur le continent européen (si l’on y inclut Constantinople et Moscou, avec les Églises de Grèce, Chypre, Albanie, Serbie, Bulgarie, Roumanie, République tchèque & Slovaquie, et Pologne – sans parler de la Finlande et de la Macédoine, dont les Églises orthodoxes locales, sans être autocéphales, sont reconnues autonomes), et sept de ces dix sont dans des États membres de l’Union européenne. Autrement dit ; un État de l’UE sur quatre abrite une Église orthodoxe autocéphale locale. Et dans quatre États membres de l’UE (Grèce, Chypre, Bulgarie, Roumanie), l’Église orthodoxe représente près de 90% de la population, voire plus.

Cette réalité (tout sauf marginale) est-elle connue, pour ne pas dire reconnue – voir « intégrée » ! – dans l’ensemble de l’Europe pour ce qu’elle représente, ne serait-ce que quantitativement, au sein de notre continent ?

Cette question en amène aussitôt une seconde en sens inverse. Jusqu’à quel point la réalité de l’Europe, et en particulier de l’UE, est-elle connue et « intégrée » par l’Orthodoxie de tous ces pays ? C’est là, à mon avis, un non moins redoutable défi.

Si de plus on considère les chiffres de croyance ou de pratique (comme simples indicateurs, qui ne disent certes pas tout), on note un paradoxe : autant les statistiques démographiques semblent faibles pour l’orthodoxie, qui ne « pèse » que 8% de la population de l’UE (mais ce chiffre grimpe à 27% sur l’ensemble du continent, Russie comprise, soit environ 210 millions d’habitants sur un total de 700 millions), autant les chiffres qualitatifs sont parmi les plus élevés, puisque sur les cinq pays les plus « religieux », trois sont orthodoxes (Roumanie, Chypre, Grèce), et dans une proportion très élevée (entre 80 et 90% de la population se déclarent croyante, contre une moyenne de 51% pour l’ensemble de l’UE).

L’ensemble de ces données, objectives (démographiques) et subjectives (sondages d’opinion), permet de conclure que l’Orthodoxie peut être présentée, à notre grand étonnement peut-être, comme « la plus européenne des confessions chrétiennes »1.

Dans le contexte de la naissance de l’Europe unie (années 1950-1960), la plupart des pays européens de tradition orthodoxe étaient alors sous régimes communistes athées (entre 1945 et 1989, 85% de la population orthodoxe mondiale a vécu sous régime communiste)2, et ont été marqués par la propagande soviétique anti-Communauté européenne car anti-américaine (les États-Unis étant clairement désignés par l’URSS comme manœuvrant la CEE). Ces préjugés n’ont pas disparu du jour au lendemain dans les ex-« pays-frères », y compris au sein des Églises. Il faut savoir, de plus, que l’œcuménisme lui-même a souffert de l’époque communiste dans les mentalités des orthodoxes concernés, car toléré et manipulé par le Parti à condition que les hiérarques et théologiens relayent la propagande communiste dans les instances chrétiennes internationales (Conseil œcuménique des Églises (COE), Konferenz Europäischer Kirchen (KEK)…). Le monde orthodoxe, y compris européen, s’est ainsi trouvé divisé en deux blocs enrôlés dans des camps opposés de la guerre froide (avec la polarisation Moscou / Constantinople, s’accusant mutuellement d’être sous-marin soviétique ou agent de l’impérialisme américain) De cela non plus, on n’est pas encore totalement remis !3

Cette vision de l’Occident par les chrétiens d’Europe de l’Est et du Sud-Est est en effet toujours d’actualité. À leurs yeux, nos églises vides et nos sociétés matérialistes discréditent le catholicisme occidental et, plus encore, le protestantisme (aligné sur les systèmes et valeurs laïques – cf. blocages orthodoxes au sein du COE, rupture de Moscou avec « die Evangelische Kirche in Deutschland (EKD) » présidée par une femme, etc…). Contre ces christianismes de « modernité », les chrétiens de l’Est font valoir une religiosité traditionaliste qui leur a permis de résister à l’athéisme d’État ; la piété familiale était la seule religiosité tolérée. De plus, côté catholique, les documents de Vatican II et les réformes qu’ils induisaient n’avaient guère pu franchir le Rideau de fer.

Il faut ajouter que la vision occidentale de l’Orthodoxie n’avait pas de quoi encourager celle-ci à s’enthousiasmer pour « notre » Europe. Cette vision, marquée par bien des préjugés, ignore massivement les réalités et le patrimoine du christianisme oriental. Lors des conflits en ex-Yougoslavie, le dénigrement de la Serbie par l’Occident et surtout les bombardements de l’OTAN (avec le soutien de l’UE) durant la guerre du Kosovo en 1999 ont profondément et durablement blessé les orthodoxes4.

Avec Jean-Paul II, la vision d’un christianisme européen appelé à respirer de ses « deux poumons » (cf. Viatcheslav Ivanov) apparaît comme très stimulante mais très compliquée à mettre en œuvre étant donné le contraste historique entre l’Est et l’Ouest européen, entre l’Orthodoxie d’un côté, le catholicisme et le protestantisme de l’autre. Comment dépasser les clichés mutuels, persistants bien que souvent inconscients, d’un Occident « arrogant » et d’un Orient « obscurantiste » ?

À la chute du Rideau de fer, les rapports des Églises orthodoxes avec l’Occident européen sont difficiles (l’Église orthodoxe roumaine a accepté avec certaines craintes la visite de Jean-Paul II en 1999 ; visite pourtant fortement souhaitée par les responsables politiques pour favoriser l’entrée du pays dans l’UE). L’heure était plutôt au repli sur les identités nationales, pour panser les plaies profondes de la dictature athée et rebâtir des Églises porteuses de l’espérance de leur peuple (cf. gigantesque chantier d’une « cathédrale de la Rédemption de la nation », à côté du pharaonique ex-« Palais du peuple », à Bucarest).

Questions d’ecclésiologie

Sur le plan théologique, l’Orthodoxie, en tant qu’Église, ne se définit pas d’abord selon une extension universelle (comme le font plus ou moins spontanément les catholiques), ni au niveau plus local (selon une tendance forte chez les protestants), mais se situe à l’échelle nationale sur la base d’Églises autocéphales entretenant en leur sein et entre elles un fonctionnement de type synodal – la conciliarité. Cette conciliarité comporte des aspects très puissants et positifs (comme l’identification entre l’Église et un peuple, sa culture et son histoire) mais aussi des risques (danger de phylétisme) et des ambiguïtés (comme la notion de « territoire canonique »). Est-ce compatible avec la liberté religieuse, grande valeur européenne ?

La chute du communisme a eu un double effet sur les Églises orthodoxes que ces régimes jugulaient. Elles ont, bien sûr, d’abord retrouvé une pleine liberté d’organiser la vie de leurs communautés et d’être présentes dans la société, mais elles ont aussi accompagné, voire soutenu, les retours de nationalisme que cette chute n’a pas manqué de déclencher. Un tel phénomène, cautionné par la théorie byzantine de la « symphonie » nécessaire entre Église et État (le patriarche et empereur, mandatés pour veiller, chacun dans son ordre, sur le peuple au nom de Dieu), ne favorisait pas une prise de conscience européenne chez les orthodoxes d’Europe oriental.

Dans une telle perspective ecclésiologique, le concept européen paraît peu pertinent et l’échelle de l’Europe mal ajustée aux schémas orthodoxes : soit trop grande (englobant plusieurs Églises autocéphales), soit trop petite (en-deçà de la communion entre l’ensemble des Églises). L’entrée de pays dits orthodoxes dans l’Union européenne a pu être ressentie par les fidèles, voire par les hiérarchies ecclésiastiques concernées, comme un facteur d’affaiblissement de l’influence de l’Église dans « leur » société, avec un risque de dilution dans une Europe informe (l’intégration ne serait, alors qu’une première étape de la mondialisation matérialiste), et non une chance d’ouverture et encore moins d’enrichissement au contact des autres Églises et peuples du continent. Sans parler du malaise que la notion occidentale de laïcité provoque chez les chrétiens d’Orient… Or, dans l’histoire très chahutée des pays de l’Est européen, l’Église orthodoxe représente généralement le seul élément de continuité pour l’identité nationale et peut donc voir l’adhésion à l’UE comme un danger pour cette identité dont elle se veut la meilleure, voire l’unique, garante.

Enfin pour que les Églises orthodoxes d’Europe puissent contribuer à l’intégration de ce continent (à supposer qu’elles y soient bien décidées), elles devront d’abord œuvrer à leur propre unité interorthodoxe, qui semble encore difficile, comme l’a démontré le concile « panorthodoxe » de Crète, en juin dernier. Je cite Kallistos Ware : « Bien trop souvent, les orthodoxes se voient tout d’abord comme étant grecs, russes, serbes, etc…, et ils ne se voient que de manière secondaire en tant que membres de l’unique et même Église orthodoxe » (op.cit., p. 13) et j’ajouterai : encore moins comme membres d’une même Europe.

Il y a pourtant un enjeu interconfessionnel au niveau européen; celui de se rencontrer en vérité dans « l’échange des dons » (Jean-Paul II) et de nous enrichir mutuellement de nos diversités confessionnelles au delà d’une tolérance molle du « chacun chez soi » et en même temps de faire à l’Europe le cadeau de notre patrimoine spirituel. L’enjeu d’un apport orthodoxe à l’intégration européenne, c’est donc celui d’une Europe à deux poumons !

Au bout du compte, la grande question est celle du rapport à autrui, cet autre qui fait peur parce que je le connais mal – « la mystérieuse Europe vue de l’Est, et l’étrange orthodoxie vue de l’Ouest »3. Être orthodoxe en Europe, c’est être européen autrement qu’en Occident. Mais celui-ci est-il prêt à envisager l’Europe autrement, et à laisser mettre en question ses schémas préétablis ?

Je fais alors une hypothèse : l’une des principales difficultés de l’élargissement européen aux pays de l’Est réside peut-être dans le sentiment, chez beaucoup d’Européens de l’Est et notamment chez les orthodoxes, que ce processus leur a été quasiment imposé par l’Ouest, sans prise en compte de leurs spécificités culturelles, voire avec un mépris condescendant (vécu comme une sorte de néo-colonisation), et la blessure de ne pas être reconnu, « intégré » mais pas inclus – ce qui ne peut que heurter l’Orthodoxie, certaine de détenir seule la plénitude de la Vérité révélée, voire convaincue que seule la spiritualité orthodoxe peut sauver l’Occident matérialiste, comme l’énonce par exemple le théologien grec Christos Yannaras, opposant farouche d’un Occident qu’il juge nihiliste5.

Même avec de telles positions extrémistes, la question subsiste : l’Europe orthodoxe est-elle reconnue comme un véritable sujet, à accueillir et à découvrir, et pas seulement un objet au sein d’un vaste projet d’intégration anonyme ? Cela me fait penser à ces médecins qui, à l’hôpital, ne dialoguent jamais avec les malades, mais parlent d’eux à la troisième personne comme des problèmes à résoudre et non des personnes…

Si mon hypothèse est fondée, on pourrait envisager d’appliquer aux mécanismes européens (l’usine à gaz bruxelloise !) le « non possumus » que les Églises orthodoxes ont fini par opposer au Conseil œcuménique des Églises (COE), un « machin » ecclésial fondé en même temps et sur le même modèle (occidental) que l’ONU. Les orthodoxes ont refusé de continuer à subir la logique « démocratiste » du COE et exigé que toutes les grandes décisions stratégiques soient adoptées désormais non par vote, mais par consensus ; une méthode issue directement de l’ecclésiologie byzantine, plus exigeante, mais aux résultats plus solides !

Questions de stratégies

C’est seulement après 1989 que les Églises orthodoxes concernées ont commencé à prendre en considération l’Union européenne et ses institutions. Les raisons sont multiples : évidente impossibilité pratique pour les pays ex-communistes, mais aussi pour les autres difficultés à surmonter leurs préjugés contre ces instances d’inspiration occidentale, pour ne pas dire catholique. Ainsi, l’Église de Grèce a accepté sans enthousiasme l’entrée de ce pays dans l’Union (1981), pour des raisons strictement économiques, politiques et sécuritaires, mais certainement pas philosophiques – et encore moins mystiques6

Les dates d’installation des représentations orthodoxes auprès des institutions européennes sont significatives à cet égard : Constantinople en 1995, Athènes en 1998. Moscou arrivera à Bruxelles en 2002 et s’y investit beaucoup, suivi par la Roumanie (2006) et Chypre (2009). Un Comité des représentants des Églises orthodoxes auprès de l’Union Européenne (CROCEU) réunit aujourd’hui la plupart des Églises autocéphales même sans représentation permanente à Bruxelles.

Ces réticences au niveau institutionnel n’ont pas empêché l’Europe de constituer l’enjeu d’une « sainte alliance » orthodoxe-catholique sur les questions éthiques, surtout de la part du Patriarcat de Moscou (métropolites Kirill puis Hilarion) qui n’a cessé de tendre la main en ce sens à Rome en particulier, au point d’en faire pendant longtemps le seul lieu d’œcuménisme envisageable du point de vue de Danilov (siège moscovite de l’Église russe).

Mais c’est surtout l’immense défi de la sécularisation, à l’échelle de tout le continent, qui requiert l’engagement européen des chrétiens – même si, en Orient, les Églises (catholique comme orthodoxes, souvent) ont du mal à en prendre acte sans la diaboliser d’emblée et, surtout, à en tirer des conséquences pour la condition du chrétien et l’annonce de l’Évangile dans ce continent qui a cessé d’être « chrétien » (au sens de « la chrétienté »). Question à mes frères chrétiens byzantins : l’Europe à laquelle l’Église orthodoxe accepterait de consentir, voire de contribuer, peut-elle être autre chose que chrétienne – je veux dire : peut-elle être laïque ?

En guise de conclusion : de quelle « intégration » parle-t-on ?

Je cite Yves Congar : « L’Europe a été faite par le christianisme. Si on veut faire l’Europe moderne sans le christianisme, ça ne marchera pas. »3. Dans cette affirmation du grand théologien et cardinal, peut-on remplacer le mot « christianisme » par « Orthodoxie » en énonçant, par exemple que « l’Europe a été faite (aussi) par l’Orthodoxie. Si on veut faire l’Europe moderne sans l’Orthodoxie, ça ne marchera pas » ? Ou, pour le dire plus brutalement : quand on parle d’intégration pour les pays / peuples / Églises de l’Est européen, n’est-ce pas souvent d’une intégration surtout occidentale que l’on parle ?

Je propose alors une autre hypothèse. La question de l’intégration et donc de l’unité européenne ne pourrait-elle pas se poser, d’une certaine façon, en des termes analogues à celle de l’Unité chrétienne ? C’est en fait une question de bonne articulation entre unité et diversité. Sans être spécialiste de politique européenne, je crois pouvoir dire que l’Union a un problème de cet ordre, avec une tension parfois très forte entre les tendances nationalistes (souverainistes) et fédéralistes… De même parmi les Églises, avec des tropismes cette fois assez clairement confessionnels ; le christianisme byzantin se fait le champion de la diversité (au risque des cloisonnements, voire de l’éclatement), quand le christianisme latin (ou en tout cas romain !) ne jure que par l’unité (au risque de l’uniformité et du centralisme). D’où mon hypothèse : le modèle trinitaire, qui structure la foi orthodoxe, mais concerne tout autant les chrétiens d’Occident, catholiques et protestants, peut-il nous guider pour dépasser les oppositions spontanées, au-delà même d’une cohabitation plus apaisée, pour parvenir à une réelle et mutuelle fécondité ?

Et je conclus par un vœu. Que l’Europe et l’Église, l’une et l’autre d’Orient comme d’Occident, se rendent mutuellement le service d’échanger leurs expériences respectives dans ce domaine de l’unité dans la diversité : pas d’unité sans culture de la diversité et pas de diversité sans tendre toujours vers l’unité !

Voir également :

– Bérengère Massignon, art. « Les représentations orthodoxes auprès de l’Union européenne : entre concurrence inter-orthodoxe et dynamiques d’européanisation » in Balkanologie, Vol. IX, n° 1-2, décembre 2005. (texte : http://balkanologie.revues.org/599)

– Raluca Dima, art. « La sécularisation dans le discours public de l’Eglise orthodoxe roumaine sur l’intégration de la Roumanie dans l’union européenne », en ligne (accès payant) : https://www.ceeol.com/search/article-detail?id=168303 (argument = The present article intends to deal with the manner in which a religious actor, the Romanian Orthodox Church elaborates and reproduces its public discourse about the European integration. Due to space restrictions, the aim of this research is not to cover the entire subject, but a specific topic: the secularization and its linkage to the European integration. I believe secularization can be used as an “excuse” to decompose two dimensions of the Romanian Orthodox Church public voice : the discourse about the self and about the others.)

– Catherine Durandindu , art. « La Roumanie en mal d’identité », in Etudes, 2005/12, pp. 595 – 605 (texte : http://www.cairn.info/revue-etudes-2005-12-page-595.htm)

1. Andrea Pacini, « L’Ortodossia nell’Europa e nel mondo », dans L’Ortodossia nella nuova Europa (Ed. Fundazione G. Agnelli, Turin, 2003), p. 168.

(texte : http://www.fga.it/pubblicazioni/tutti-i-volumi/dettaglio-pubblicazione/article/lortodossia-nella-nuova-europa-314.html#.WHEHDc-7pjo)

2. Métropolite Kallistos Ware, préface à L’Église orthodoxe en Europe orientale au XXe siècle, sous la direction de Christine Chaillot (Cerf, 2009), p. 8.

3. « Les phénomènes religieux et l’identification européenne », d’Alfredo Canavero et Jean-Dominique Durand , in Les identités européennes au XXe siècle, sous la direction de Robert Frank (Publications de la Sorbonne, 2004), p. 145-164.

(texte :https://books.google.fr/books?id=5oRvgteYdq8C&pg=PA145&lpg=PA145&dq=Les+ph%C3%A9nom%C3%A8nes+religieux+et+l%E2%80%99identification+europ%C3%A9enne&source=bl&ots=OSoZ386kI_&sig=QjRWhNOajZmIZ3xj0nG_6_sI0T0&hl=fr&sa=X&ved=0ahUKEwimzZ6Bq7DRAhVCVhoKHXbQBR8Q6AEIJTAB#v=onepage&q=Les%20ph%C3%A9nom%C3%A8nes%20religieux%20et%20l%E2%80%99identification%20europ%C3%A9enne&f=false)

4. Elisabeth Behr-Sigel, art. « Église orthodoxe et construction européenne », in Contacts, n° 190 (2000), pp. 157-169.

5. Dorina Nastase, art. « L’intégration sans inclusion. Euroscepticisme à l’Est ? », in La Nouvelle Alternative, vol. 18, n° 59, 2003, p. 41-55.

6. François Thual, Géopolitique de l’Orthodoxie (Dunod 1993), p.93s.