Extraits de la table ronde sur la diversité religieuse à l’hôpital

Extraits de la table ronde sur la diversité religieuse à l’hôpital

Le 10 décembre 2015 Decere organisait une conférence table ronde à la clinique Sainte Barbe de Strasbourg intitulée « La charte nationale des aumôneries hospitalières : un outil de dialogue pour vivre ensemble au sein des établissements publics de santé ». Retrouvez-en ici quelques extraits.

La table ronde réunissait :

  • Claude Spingarn, rabbin, aumônier hospitalier à Strasbourg
  • Anne Humeau, aumônier hospitalier à Angers, ancien aumônier national catholique des hôpitaux
  • Abdelhaq Nabaoui, aumônier national des hôpitaux pour le culte musulman, vice-président du CRCM d’Alsace
  • Modération assurée par Jean-Louis Bonnet, ancien directeur de l’Agence Régionale de Santé de Rhône-Alpes

 

Dans son propos introductif, Jean-Louis Bonnet précise le cadrage juridique et social tout en évoquant les événements marquants qui ont jalonné l’élaboration de la charte nationale des aumôneries hospitalières publiée le 5 septembre 2011.

Extrait du préambule

Dans son premier article, la Constitution de la Vème République mentionne que « La France est une République … laïque… » qui « assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion » et qui « respecte toutes les croyances. »

C’est dans ce cadre constitutionnel que s’applique la loi du 9 décembre 1905 qui a posé dans son article 2, les termes d’un équilibre selon lequel, à la fois, « La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte » et « Pourront toutefois être inscrites aux budgets les dépenses relatives à des services d’aumônerie et destinées à assurer le libre exercice des cultes dans les établissements publics tels que lycées, collèges, écoles, hospices, asiles et prisons. » en raison du caractère particulier de ces lieux.

Télécharger la charte nationale des aumôneries hospitalières

À noter une différence importante avec le monde des armées ou celui des prisons où des aumôneries fonctionnent sur les mêmes principes. Les établissements publics de santé sont des établissements autonomes et il ne suffit pas qu’on édite une circulaire pour qu’automatiquement tous les établissements s’y conforment. Deplus les Agences régionales de santé n’ont aucun pouvoir de substitution. La Fédération Hospitalière de France est alors un précieux partenaire dans son rôle de conseil auprès des hôpitaux et établissements médico-sociaux.

Le témoignage de Monsieur le Rabbin Claude Spingarn

[…] J’ai deux références qui m’ont marqué ; la première est un texte biblique connu de tous. […] Moïse est dans le désert et a pour mission de délivrer les enfants d’Israël qui sont en esclavage en Égypte. Lors de sa vision du Buisson ardent, […] Dieu lui répondit : « Ne t’approche pas d’ici ! Retire tes sandales car l’endroit où tu te tiens est une terre sainte. » J’ai vu un aumônier développer cette phrase d’une manière extraordinaire. Pourquoi doit-il enlever ses sandales ? Cet aumônier disait la chose suivante. À partir du moment où la plante du pied foule le sol, elle sent toutes les aspérités du terrain, les cailloux, les ronces, les épines qui s’enfoncent dans sa chair. Et à partir du moment où l’aumônier est en relation avec un patient ou avec ses proches, il doit retirer les chaussures de ses pieds. Il pénètre dans un terrain qui n’est absolument pas conquis, sans certitude aucune et il doit d’abord sentir, entendre, toutes les aspérités de la personne qu’il a en face de lui. Avant même la rencontre, tout commence par un temps de silence pour entendre ce que l’autre aimerait me dire mais n’est pas forcément capable de me dire.

La seconde référence est un regard bien différent. C’est un regard d’un auteur, Maurice Bellet. Il nous dit : « On ne peut pas parler de Dieu. C’est clair, net et définitif. Car parler de, ou parler sur, c’est disposer d’un certain pouvoir sur la chose dont on parle. C’est avoir le mot, le concept, l’image, les documents ou la démonstration. C’est ramené la chose dans un espace humain de langage, où nous savons et disposons. Si Dieu est Dieu, il est ailleurs. […] S’engager là, c’est donc s’engager dans la parole imprononçable, la pensée impensable, la communication incommunicable. De sorte que la toute première chose, et qui ne devra pas cesser, avec et par-dessous toute parole, c’est le silence. Et qu’il n’y pas de parole vraie, dans cet espace impossible, qu’à se tenir dans l’extrême humilité, dans une attitude de respect, d’attente, d’écoute. […] D’où toute question concernant Dieu suppose que le questionneur soit en pouvoir de la poser. »

Voilà deux textes qui, d’après moi, devraient imprégner tout visiteur et à plus forte raison tout aumônier.

Il y a quelques années, j’avais participé à des travaux relatifs à l’évolution du travail de l’aumônier hospitalier. Certaines choses me semblent importantes à signaler.

La première, c’est la façon d’accompagner. Lorsque j’étais gamin, je me rappelle que la première fois où j’ai fait connaissance de la mort, c’était celle d’un grand-père que j’adorais. Mon grand-père est mort à la maison, il a été accompagné au quotidien. Aujourd’hui, c’est tout différent ! Il n’est pas rare que des parents très âgés enterrent leurs propres enfants. Et que dire des familles recomposées ou d’enfants dispersés aux quatre coins du monde qui ne peuvent plus accompagner leurs proches. Qui réalise alors cet accompagnement ? Avec qui le patient peut-il échanger ?

Deuxième point. L’évolution de la société est bien plus anxiogène qu’à notre époque. Au sein de la famille, on ne parle ni de maladie, ni de mort, ni de souffrance. Nos enfants sont baignés dans des images de morts ; mais de morts virtuelles. La réalité est autre chose.

Troisième point. C’est la perte de la notion du religieux et de son vécu, même pour certaines personnes qui ont une pratique religieuse. Est-ce que je suis capable de savoir que je suis un mortel qui vit et qui va disparaître un jour ?

Enfin les effets de la médecine. Aujourd’hui on pense que la médecine peut tout ; on attend tout d’elle. De la même façon, il n’est pas supportable de ne pas donner l’image la plus belle de son corps. Savoir qu’à un certain moment, il y a une humilité qui est imposée à sa propre personne, c’est difficile à apprendre et à accepter.

Il n’y a pas si longtemps, lorsque je pénétrais dans une chambre, j’avais des photos. « C’est votre petit-fils… C’est votre jardin… C’est votre animal préféré…. Il y avait une complicité qui naissait. Aujourd’hui tout cela vole en éclats ! À la clinique Rhéna qui ouvrira l’an prochain à Strasbourg, 75% des soins seront pratiqués en ambulatoire. Comment un aumônier peut-il accompagner quelqu’un en ambulatoire même si, en oncologie par exemple, le patient reviendra très périodiquement ?

Je résumerai en une phrase et pour moi c’est un véritable problème. Je ne suis plus un aumônier (donc un être de chair et de sang) mais je deviens un service d’aumônerie. La différence est considérable. Je ne suis plus un homme qui s’adresse à un autre homme ; c’est un véritable danger !

Témoignage de Madame Anne Humeau

[…] Les premiers mots cités par Monsieur le Rabbin Spingarn (la terre que tu foules est sacrée….), c’est quelque chose que l’on ressent très profondément dès qu’on commence à vivre cette mission d’aumônier. On vient à la rencontre de quelqu’un et cette rencontre ne va pouvoir se vivre que si l’on reconnaît l’autre comme sacré. Notre devoir est de nous mettre en disposition pour pouvoir le rencontrer là où il en est.

L’aumônerie catholique définit la mission de la personne qu’elle envoie à la rencontre des patients de la manière suivante : « Être présence du Christ dans les établissements de santé ». C’est à dire qu’il nous faut découvrir petit à petit et nous laisser imprégner de la manière dont le Christ a rencontré les personnes qu’il a croisées sur sa route.

Il ne s’agit pas d’être là, avant tout, pour pratiquer le culte. La première chose, c’est la rencontre avec la personne à la manière dont Jésus a rencontré ; et cette manière n’est pas banale. Il y avait cette façon de faire advenir l’autre dans sa vérité, de le faire advenir dans sa conscience et finalement dans sa foi. Ce qui compte donc c’est d’arriver à se mettre à disposition de l’autre pour qu’il puisse trouver un regard, une écoute, une présence dans ce temps très particulier de la maladie, de la fragilité, de la vulnérabilité. Un temps que certains nomment « exil dans une terre étrangère » pour dire à quel point c’est un moment où on peut se sentir étranger à soi-même. Du coup, celui qui est touché par la maladie, mais aussi ses proches, se retrouvent en situation profondément bousculée. L’équilibre qui était installé entre les personnes se trouve d’un seul coup fragilisé… À ce moment là, je crois qu’on accueille quelque chose de cette vérité de l’autre qui advient.

[…] On se retrouve parfois être l’interlocuteur de celui qui est dans un temps de passage ; être cette oreille, cette présence qui va permettre un chemin. Pour moi on est davantage dans quelque chose qui est de l’ordre d’un cheminement plus que d’un accompagnement au sens où ce chemin nous transforme aussi et je ne sais jamais, quand je rencontre quelqu’un, où le chemin va nous mener. On est aussi parfois passeur dans une famille. Il arrive que la fin de vie rende extrêmement difficile la communication dans la famille et prendre le temps d’écouter les uns, les autres, peut permettre d’être un lien, un retour de la parole et tout simplement de rendre possible une présence à côté de….

Aujourd’hui les conditions de l’hospitalisation sont de plus en plus courtes. Je crois que la moyenne des durées d’hospitalisation est de deux à trois jours. Les examens, les contrôles, les passages des médecins, des soignants, s’enchaînent rapidement et que reste-t-il comme place pour une présence autre ? Et pourtant ce n’est pas une pathologie qui rentre à l’hôpital, c’est bien une personne. On mesure alors l’enjeu d’une reconnaissance entre les professionnels de santé et d’autres intervenants (que peuvent être les aumôniers par exemple) pour essayer de proposer au patient ce qui peut être nécessaire à ce moment là. Dans l’Église catholique, on essaie aujourd’hui, face à cette évolution, de mettre en place une présence qui se propose à la fois dans l’établissement et aussi au domicile avec les services des paroisses, les services d’aumônerie. Il faut bien que la mission s’adapte aux réalités de l’hospitalisation à domicile par exemple.

Témoignage de Monsieur Abdelhaq Nabaoui

[…] Je voudrais tout d’abord vous remercier parce que nous vivons une période difficile et parce que c’est très important d’organiser ce genre de rencontre, d’échanger, de se parler. Je pense aux familles des victimes des attentats de Paris, un acte abominable, odieux que les musulmans ont bien sûr condamné fermement. Ces actes dénaturent les principes de l’islam, défigurent le visage de l’islam, cette belle religion de paix, de fraternité, d’amour. Ayons une pensée particulière à ces familles éprouvées.

Parlons du « vivre-ensemble » dans l’islam. Nous constatons aujourd’hui que des terroristes utilisent malheureusement les textes scripturaires pour les interpréter et pour manipuler des jeunes ignorants désemparés. Le vivre ensemble a toujours été pour l’islam une loi de vie nécessaire qui ne peut être négligée sous peine de mettre la société en grand péril.

Revenons rapidement sur trois principes souvent méconnus à propos de la religion musulmane. […] L’islam proclame d’une façon très claire, très explicite que nous tous, nous appartenons à la même famille, à la grande famille issue d’Adam. Nous formons une seule famille et d’ailleurs Dieu nous dit dans le Coran : « Ô hommes ! Nous vous avons créés d’un homme et d’une femme et Nous vous avons réparti en nations et en tribus afin que vous fassiez connaissance ». Dieu nous a créés différents et nous devons faire connaissance parce que la méconnaissance de l’autre fait peur. Cette diversité, à mon sens, est une volonté divine, c’est une bénédiction, c’est une miséricorde de Dieu.

Deuxième principe. L’islam proclame qu’un lien particulier unit musulmans, chrétiens et juifs. Mais les non-croyants alors ? Il y a bien sûr un grand respect pour les non-croyants d’ailleurs Dieu nous dit : « Pas de contrainte en religion ». Les gens sont libres de croire ou de ne pas croire. D’ailleurs l’article 1 de loi de 1905 dit que la République assure la liberté conscience et garantit le libre exercice du culte. C’est cette liberté qui est fondamentale et qu’il faut défendre.

Le troisième point porte sur le dialogue interreligieux. Dans un verset du Coran, Dieu nous demande, lorsqu’on est différent, de dialoguer de la meilleure façon, d’une façon honnête, intègre. Ces principes de l’islam condamnent ces comportements et attitudes non tolérants et inacceptables.

A propos de l’aumônerie musulmane.

[…] En mai 2003 a été créé le Conseil Français du Culte Musulman. En 2006, trois aumôniers nationaux ont été nommés ; l’aumônier national des hôpitaux de France (j’ai été honoré de cette nomination), l’aumônier national des armées et l’aumônier national pour les prisons. L’aumônier national des hôpitaux de France devait organiser l’aumônerie musulmane pour toute la France. Aujourd’hui, nous avons une centaine d’aumôneries. Notre première tâche a porté sur l’élaboration d’une charte intrinsèque à l’aumônerie musulmane… »

Monsieur Nabaoui a ensuite présenté cette charte consultable sur ce site web.

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